Quelques jours après j’étais de retour à Savannah, et notre clipper quittait, l’embouchure de la rivière ; nous approchions de Sea-Islands, les îles de la mer, et nous étions devant Beaufort, leur ville capitale. Fergusson devait le lendemain visiter une des plantations des îles, il m’engagea à l’accompagner, en me promet tant une charmante excursion.
Les îles de la mer produisent le coton le plus estimé. Dans la saison d’été, les planteurs qui les habitent regagnent presque tous le continent pour éviter les atteintes des fièvres que les chaleurs développent dans ces parages. Mais au printemps le climat est excessivement sain. Au moment où nous visitâmes les îles, nous approchions de cette saison, et la population était au complet. Montés sur un petit sloop gréé pour cette navigation, nous entrâmes dans une série de canaux qui tantôt se resserraient de manière à laisser passer à peine de front deux embarcations, et tantôt présentaient l’aspect d’un grand fleuve. Quelquefois nous étions légèrement engravés, et le sloop n’avançait plus que poussé par de longues rames.
Le paysage était aussi ravissant que varié. A chaque instant nous apercevions d’immenses plaines couvertes de cotonniers, au milieu desquels apparaissaient des habitations. Les palmiers, les pins, les chênes, les cèdres mélangeaient cette verdure de teintes diverses. Cette scène était animée par une foule de nègres occupés aux travaux des plantations. Nous entrâmes à Beaufort à la nuit, et le lendemain, à trois heures du soir, nous jetions l’ancre dans la rade de Charlestown.
Jusqu’alors, bien que j’eusse passé déjà près d’un mois aux Etats-Unis je n’avais point encore pu examiner à loisir quels soins et quels travaux exigeaient les deux principales cultures des Etats du Sud, le coton et le riz, et je désirais vivement ne point quitter la Caroline du Sud sans emporter quelques notions à cet égard. J’exposai ce désir à Fergusson, et comme nous devions séjourner trois jours à Charlestown, il m’offrit de me faire visiter une plantation de riz, située à dix lieues de la ville.
Nous partîmes le lendemain matin. Une voie ferrée nous déposa à trois lieues de notre destination. Nous trouvâmes à la station une voiture qui nous y conduisit en une heure. Au moment où nous arrivâmes devant l’habitation, nous entendîmes plusieurs détonations, et quelques instants après le planteur accourut au-devant de nous, armé d’un fusil à deux coups, avec lequel il faisait une guerre acharnée à des bandes d’oiseaux qui s’abattaient sur de vastes rizières. Après que les formalités de la présentation eurent été remplies, M. James nous introduisit dans sa maison, près de sa femme, jeune et charmante créole des environs de Jackson. En attendant le déjeûner, et avant de visiter son exploitation, il nous fit servir d’abondants rafraîchissements où figuraient les crus les plus renommés de France, avec l’ale et le porter anglais. Puis nous sortîmes pour faire seulement le tour de l’habitation.
Cette maison était construite en bois de différentes natures, parmi lesquels on reconnaissait le cèdre, le pin et le chêne ; elle se composait d’un rez-de-chaussée et d’un premier étage, avec un large toit couvrant une galerie extérieure qui régnait sur les trois faces principales. Derrière l’habitation, de vastes bâtiments et hangars, légèrement construits, servaient d’écurie et abritaient les récoltes et le matériel d’exploitation. Excepté sur sa façade antérieure, cette maison était presque complètement entourée de verdure. M. James nous fit visiter son écurie, qui renfermait trois chevaux, deux de race anglaise pure, et le troisième plus ramassé dans ses formes, et qu’il nous assura être le produit d’un étalon anglais et d’une jument de race indienne. Il nous apprit qu’il avait déjà gagné avec cet animal des paris assez considérables.
Pour que nous pussions juger de ses allures et de son énergie, il le fit monter sans être sellé ni bridé par un jeune mulâtre, qui remplissait chez lui les fonctions de groom. L’animal, renfermé dans sa boxe d’érable, semble être d’une humeur excessivement douce, et se laissait volontiers approcher et toucher. Mais lorsque le groom s’avança vers lui, en lui adressant quelques mots accompagnés d’un sifflement sourd et saccadé, le cheval tressaillit, releva la tête et voulut se dresser. Ramené à terre par une main vigoureuse, il s’élança rapidement par la porte de l’écurie, et, à ma grande surprise, il s’arrêta au bout de vingt pas en hennissant et piaffant d’une manière sauvage ; je pus alors mieux examiner ses formes. Sa robe était d’une couleur indécise et probablement innommée, qui se rapprochait de la nuance appelée en France, gris étourneau. Sa crinière, presque noire et fort épaisse, lui descendait à l’épaule, tandis que sa queue tombait presque jusqu’à terre. On retrouvait la race anglaise dans les lignes du poitrail de l’encolure et les jambes de devant, quoique le sabot fût plus court et plus évasé, mais le train de derrière et la tête rappelaient par leurs formes sèches et nerveuses la race des mustangs indiens.
L’animal semblait attendre un cavalier, lorsque tout-à-coup le mulâtre jeta un cri ; aussitôt la bête fit rapidement un mouvement de flexion comme si elle voulait s’accroupir, tandis qu’au même instant le groom, par un élan rapide, s’élançait sur son dos. Il la mit devant nous à toutes les allures, en lui faisant exécuter les mouvements d’un cheval parfaitement dressé. M. James nous fit remarquer le trot allongé de cet animal, qui, en Europe, aurait pu passer pour un véritable stepper, et c’était là un succès dont le planteur paraissait fier, car les chevaux indiens trottent rarement, leur allure favorite est le galop.
Bientôt un coup de cloche nous annonça que le dîner était servi. La charmante maîtresse du logis nous en fit les honneurs avec une grâce parfaite. Le repas se composait de gibier, de volaille, de poissons qui m’étaient inconnus, et d’une espèce de tortue d’eau nommée cooter. M. James nous apprit que tout cela était le produit de la pêche et de la chasse de ses esclaves. « Ne chassez-vous donc jamais, lui demandai-je, car je n’appelais point une chasse les représailles auxquelles il se livrait, lors de notre arrivée, sur les oiseaux des rizières. — Pardon, me répondit-il, l’équitation et la chasse sont mes deux plus chers loisirs. Notre pays est pour un chasseur un paradis terrestre. — Et lorsque de mon côté je lui eus fait connaître que j’étais passionné pour ce dernier exercice : Vous restez, continua-t-il, trop peu de temps parmi nous, pour faire ample connaissance avec le gibier de nos forêts. Mais je compte vous faire tirer dans quelques heures un gibier voisin de mon habitation, et sur lequel les balles ont souvent peu de prise. Permettez-moi de ne pas vous en dire davantage. » Je respectai la discrétion de mon hôte.
Après le dîner, nous partîmes pour visiter la plantation, qui, ainsi que toutes les propriétés de ce genre, était placée près d’un ruisseau dont le niveau était plus élevé de deux mètres environ ; au moyen d’une écluse on pouvait submerger tout ou une partie du terrain. Le riz n’est récolté que lorsqu’il a été inondé trois fois, et soumis dans l’intervalle à différents travaux de culture accomplis par des esclaves. Près de deux cents noirs travaillaient en ce moment sous la direction du contre-maître ; ils étaient proprement vêtus et paraissaient en bonne santé.