Le Quincy-Railway fut le premier chemin de fer construit aux Etats-Unis (1827) ; mais il ne transportait que des marchandises. Le Baltimore and Ohio railway, construit en 1830, transporta le premier des voyageurs ; sur ces deux lignes les wagons étaient traînés par des chevaux. En 1831, pour la première fois, les locomotives furent employées aux Etats-Unis sur les chemins de la Mohawk-and-Hudson et Baltimore and Ohio. Ces machines étaient excessivement lourdes, et n’atteignaient qu’une vitesse maximum de vingt milles à l’heure. Aujourd’hui cette vitesse est de cent milles. Mais, fort heureusement pour les voyageurs, cette rapidité n’est point en usage dans les transports journaliers. Si l’on considère en effet la négligence avec laquelle les voies sont construites, et la trop facile surveillance qu’on apporte en les exploitant, les accidents, nombreux déjà, se multiplieraient dans une proportion énorme sur les quatre-vingt mille milles de chemins de fer que comptent aujourd’hui les Etats-Unis.
J’arrivai à sept heures du soir à Macon, après avoir traversé de magnifiques campagnes couvertes de plantations de cotonniers. La production du coton forme la principale richesse des états de Géorgie et d’Alabama, où cette industrie a pris depuis quinze années un développement considérable. Lorsque nous approchâmes de Macon, le soleil était à son déclin, et le pays que nous parcourions avait à cette heure un charme indéfinissable. La lumière de l’astre à son couchant nuançait des plus riches couleurs la verdure des cotonniers, tandis que les montagnes revêtaient déjà les sombres teintes qui précèdent la nuit. Les nègres regagnaient les habitations en modulant un chant à la fois doux et triste. Tout cela ressemblait presque à une idylle, à un tableau de paix et de bonheur.
Le lendemain, à midi, j’arrivai à Montgommery, capitale de l’état d’Alabama, où je désirais m’arrêter quelques heures, que je regrettai bientôt ; et rien ne signalerait cette ville dans mes souvenirs, si je n’avais failli y mourir de faim, bien que je fusse descendu dans le meilleur hôtel. Il est vrai que c’était un dimanche ; j’eus toutes les peines du monde à me procurer du pain et du chocolat, que j’arrosai de brandy mêlé avec de l’eau. J’avais hâte de gagner Selma, dont douze lieues me séparaient encore, et où je pourrais peut-être me dédommager de ce jeûne forcé. J’y arrivai à huit heures du soir, et un souper assez confortable, suivi d’une nuit de repos, me consola de ma mésaventure de la journée.
Le lendemain, de bonne heure, je montai sur l’un des steamboats qui font le trajet de Wetumpka et de Selma à Mobile, et bientôt nous descendîmes rapidement le cours de l’Alabama.
L’Alabama, qui n’est en Amérique qu’une rivière de quatrième ordre, pourrait passer en Europe pour un fleuve majestueux. Elle est formée par la jonction de la Coosa et de la Talapoosa, et est navigable pour les grands steamboats jusqu’à 600 mille de son embouchure. Ses bords sont couverts d’une végétation remarquable, qui revêt encore un aspect sauvage et primitif. Nous étions quelquefois toute une journée sans apercevoir la moindre trace de civilisation.
Les tribus indiennes, qui habitaient autrefois le territoire de l’Alabama, ne sont point encore disparues entièrement. Mais ces peuplades, absorbées par la civilisation, abruties par l’usage du brandy et du rhum, tendent à s’amoindrir du jour en jour. Avant un siècle, peut-être, le dernier spécimen de cette race fera, comme rareté, la fortune d’un nouveau Barnum. Quelques indiens, trois hommes, deux femmes et un enfant, avaient été reçus par charité sur le bateau qui nous emportait. Ils s’étaient groupés timidement dans un coin sur le pont ; de temps en temps un d’eux s’approchait des voyageurs, et leur offrait des chapelets et des ornements d’écorce, la seule industrie de ces tribus. Ces descendants dégénérés d’une race autrefois puissante et forte, sont déjà bien loin de ces hardis Apaches, Comanches et Navajoes qui sont encore aujourd’hui la terreur des déserts de l’Ouest.
Après quarante-huit heures de navigation, j’arrivai à Mobile, et l’un des premiers visages que j’aperçus en débarquant fut celui d’une personne qui m’était chère à plus d’un titre.
Les premières heures de noire réunion furent consacrées tout entières au bonheur de nous revoir après une absence de neuf années. Nous parlâmes de la France, des amis que nous y avions laissés, de ceux qui n’étaient plus, de l’espoir pour les proscrits de revoir un jour le sol natal. Notre espérance n’a point été trompée ; la clémence du souverain s’est étendue sur eux, et une année plus tard l’exilé regagnait la patrie, lorsque moi-même, livré encore à toutes les chances d’un périlleux voyage, je parcourais les solitudes de l’Ouest américain.
Mobile est située à l’embouchure de la rivière de ce nom, au fond du golfe du Mexique. Elle fut fondée par un Français, au commencement du dix-huitième siècle, cédée à l’Angleterre en 1763, quelques années plus tard à l’Espagne. Il ne lui reste plus aucune trace de son origine française. Mobile n’offre rien de remarquable ; ses monuments sont construits sur des proportions assez mesquines ; elle ne renferme qu’une belle rue, celle du Gouvernement, ombragée dans toute sa longueur par des arbres magnifiques. Mobile possède un bois de magnolias gigantesques, qui sert de promenade aux habitants. Combien de fois, le soir, pendant mon rapide séjour, avons-nous passé de douces heures sous ces charmants ombrages, tandis que les brises chaudes et parfumées du golfe du Mexique répandaient autour de nous leurs senteurs enivrantes.
Mobile, voisine de la Nouvelle-Orléans, est quelquefois visitée par la fièvre jaune, le terrible vomito negro, qui dans ce moment même sévissait dans cette dernière ville. Un grand nombre de familles s’étaient réfugiées à Mobile, et je pus admirer là les traits charmants, l’élégance, et la gracieuse tournure des créoles de la Louisiane. Pourquoi faut-il qu’au milieu d’une aussi splendide nature, la Providence ait fait naître un horrible fléau, comme une ombre lugubre parmi les couleurs de ce ravissant tableau ?