J’avais été surpris en voyant Fergusson éprouver autant de compassion pour ce nègre, car je connaissais le peu de pitié qu’excitent chez la plupart des Américains les souffrances des esclaves. Lorsque nous fûmes seuls, quelques moments après, je lui en exprimai mon étonnement :

« Cher ami, me répondit-il, avant de se révéler à vous, notre chère Amérique vient de vous montrer une de ses plaies les plus vives, l’esclavage, et les maux qui en sont inséparables. Vous m’avez vu rougir tout-à-la-fois de pitié pour ce malheureux, et de honte pour son bourreau. Il faut reconnaître cependant que tous les propriétaires d’esclaves ne les traitent pas avec la même inhumanité ; mais les exemples de cette nature sont encore trop fréquents, surtout dans les Etats du Sud. Vous allez visiter nos plus belles provinces ; vous y verrez des fleuves larges et profonds, qui, prenant leurs sources dans les glaces du pôle, courent verser leurs eaux dans les pays les plus aimés du soleil. Vous verrez des lacs grands comme des mers intérieures, des déserts dont l’œil et l’esprit ne mesurent l’immensité qu’avec effroi. Vous verrez des villes populeuses, riches en palais, des prairies luxuriantes, des forêts où la création déploie ses merveilles. Vous sentirez le génie américain éclater de toutes parts, dans ses chemins de fer, dans ses vaisseaux, dans son commerce, dans son industrie. Mais n’oubliez pas que l’Union porte au cœur un ver qui la ronge, c’est l’esclavage, source incessante de souffrances et de discordes, qui, tôt ou tard, déchirera en deux morceaux le drapeau parsemé d’étoiles, qui flotte aux mâts de mon vaisseau. »

Et Wilkie me montrait le yacht américain qui venait d’étaler ses vives couleurs, en même temps que la vigie nous annonçait la terre.

Trois heures après, nous jetions l’ancre dans le port de Savannah, et j’étais confortablement installé dans la maison d’un riche commerçant de la ville, parent de Fergusson. M. Clayton m’accueillit d’abord avec une bienveillance mêlée de réserve ; mais une fois la présentation faite par notre ami commun, il me déclara que lui et sa maison étaient à ma disposition. La présentation est en Amérique, peut-être plus encore qu’en Angleterre, le talisman qui donne aux relations les plus nouvelles l’attrait et les priviléges d’une ancienne amitié. M. Clayton mit pour le lendemain sa voiture et ses chevaux à mon service pour visiter la ville. Mais il ne pouvait m’accompagner que le matin, ses affaires exigeant dans la journée sa présence à la bourse.

Le lendemain, à neuf heures du matin, nous montions dans un élégant briska attelé de deux chevaux de race anglaise, qui nous emportaient rapidement au milieu des rues ombragées de la ville.

Savannah est assise à l’embouchure de la rivière de ce nom, qui prend sa source, à plus de cent lieues au nord, dans cette chaîne de montagnes dont le pic de la Table est le sommet le plus élevé, et qui traverse la Géorgie et la Caroline du Nord en effleurant seulement l’extrémité du territoire de la Caroline du Sud. Le terrain sur lequel Savannah est bâtie s’élève rapidement au-dessus de la rivière. Cette ville offre un aspect charmant ; elle est construite d’ailleurs d’une manière assez originale pour que peu de cités des Etats-Unis lui ressemblent. Savannah est plutôt une agglomération de riches villages qu’une ville proprement dite, et chacun de ces villages possède sa maison commune, sa promenade et son église. Chaque habitation est entourée d’un vaste jardin, embelli par une riche verdure, et où les productions des Tropiques se montrent mêlées aux fruits et aux fleurs de l’Europe. Le terrain est généralement sablonneux. Je fus frappé de la quantité d’écailles d’huîtres qui jonchaient le sol et contribuaient à la solidité des voies carrossables. Les huîtres, me dit M. Clayton, sont dans notre pays la nourriture presque exclusive du pauvre. C’est en vérité une manne que la Providence a semée sur nos côtes. Les huîtres sont chez nous une des bases de l’alimentation ; elles se présentent au déjeûner, au dîner et au souper ; et ce matin même, si je n’avais craint de heurter vos habitudes européennes, j’en aurais fait figurer sur notre table entre le thé et les sandwichs. Elles sont d’ailleurs d’une qualité parfaite.

Nous rentrâmes pour le dîner, où j’eus l’occasion de vérifier l’assertion de mon hôte au sujet des huîtres de Savannah. J’accompagnai M. Clayton à la bourse, qui présentait une assez grande animation. Il me conduisit au sommet de cet édifice, d’où l’on découvre un admirable panorama. Pour la première fois, je pus rassasier mes yeux de la nature américaine. D’un côté la mer, avec les îles qui bordent les côtes et l’embouchure de la Savannah, de l’autre un océan de verdure au milieu de laquelle se détachaient les habitations et la teinte plus pâle des rizières, enfin aux limites de l’horizon, les cimes bleuâtres des montagnes couvertes de forêts épaisses. Je m’arrêtai longtemps devant ce spectacle, et lorsque, une heure plus tard, mon hôte vint me chercher pour le retour, j’étais encore plongé dans cette délicieuse contemplation.

Quoique Savannah soit la ville la plus importante de l’Etat de Géorgie, comme population et commerce, elle n’en est cependant pas la capitale ; c’est à Milledgeville, située à soixante lieues environ de la côte, au centre de l’Etat, que ce titre appartient. Milledgeville ne renferme que trois mille habitants, tandis que Savannah en compte trente mille, dont à la vérité la moitié sont des esclaves.

Je ne pouvais prolonger mon séjour à Savannah, car j’avais hâte de me rendre à Mobile, dont trois cents lieues me séparaient encore. En ne séjournant dans aucun des points intermédiaires, il me fallait quatre jours pour effectuer ce voyage. Le chemin de fer me conduisait à Selma, où je prendrais le bateau à vapeur, qui descend l’Alabama jusqu’à Mobile. Mais j’avais l’intention de visiter Montgommery, située aux deux tiers de ma route, et en passant à Mobile sept ou huit jours, il ne me restait plus que le temps nécessaire pour regagner Savannah au moment où l’Ontario lèverait l’ancre pour Charlestown.

Le lendemain, à midi, le chemin de fer m’emportait à toute vitesse vers Macon. La voie que je parcourais fait partie de ces nombreux réseaux qui sillonnent dans tous les sens les Etats de l’Union, et activent dans ce grand corps la vie commerciale et industrielle, en même temps qu’ils favorisent le goût inné de l’Américain pour les voyages.