Depuis longtemps je désirais ardemment contempler ces redoutables solitudes de l’Ouest, parcourues seulement par les Indiens, les trappeurs, les émigrants et les bêtes fauves ; de là gagner l’Orégon, ensuite redescendre au Sud à San-Francisco de Californie, y étudier dans les placers cette enivrante, mais souvent aride et périlleuse moisson de l’or, qui pousse depuis dix années vers le Sacramento des aventuriers de toutes les nations du monde. Peut-être me serait-il possible de descendre encore plus au Sud, de traverser les déserts du nouveau Mexique, ce Sahara américain, pour regagner les premiers forts du Kansas, en prenant la route espagnole, qui côtoie les hauts contreforts de la Sierra-Madre et le Rio-del-Norte. Mais cette dernière partie du voyage était tellement semée de privations et de périls, qu’il me restait des doutes nombreux sur la possibilité de l’accomplir, et de compléter ainsi un immense circuit de deux mille lieues environ.

L’Ontario n’emportait avec moi que trois passagers, un négociant de la Nouvelle-Orléans, et deux jeunes missionnaires catholiques, qui allaient répandre aux confins du Texas les lumières, les consolations de la religion, et commencer une vie de labeurs et de dangers. Le plus âgé d’entre eux n’avait pas vingt-cinq ans. Ils partaient joyeux, pleins de zèle ; la santé faisait éclater sur leurs visages de fraîches couleurs, qu’ont sans doute déjà ternies les souffrances, les veilles et l’action morbide d’une atmosphère souvent fatale aux Européens.

Nous sortîmes du Havre, par une brise du nord-est, et l’Ontario fendait gaillardement une houle assez forte. Au bout de quelques heures, la terre avait complètement disparu, et je vis sans regrets les côtes de France s’effacer dans la brume d’une triste journée d’hiver.

Les quinze premiers jours de notre traversée n’offrirent aucun incident remarquable, quelques grains de pluie ou de neige, quelques sautes de vent qui nous contraignaient à courir des bordées, ou à mettre à la cape, allure que l’Ontario supportait sans fatigue. Le vingtième jour, nous fûmes assaillis à la hauteur des Bermudes par un coup de vent qui nous jeta de vingt lieues environ en dehors de notre route. Cependant, malgré une grosse mer et des grains fréquents, nous rétablîmes facilement notre marche.

Le dix février, notre capitaine nous annonça que le lendemain matin nous découvririons probablement la côte d’Amérique. Nous accueillîmes cette nouvelle avec satisfaction ; nous étions déjà fatigués de la monotone existence du bord. Je ne dormis guère pendant cette nuit ; au lever du soleil, j’étais sur le pont, impatient, de contempler une terre nouvelle qui me promettait des émotions inconnues. La mer était houleuse, agitée encore par la tempête qui avait régné les jours précédents ; nous courions le vent au plus près, et l’Ontario, penché sur ses sabords, filait en secouant l’écume des lames qui fouettaient sa proue, lorsque, à travers les sifflements du vent et le bruit des vagues, un cri prolongé, qui ressemblait à un appel de détresse, parvint jusqu’à nous. La même clameur se répéta trois ou quatre fois dans l’espace d’une minute, en devenant toujours plus distincte. Les hommes de quart l’avaient entendue, et, montés sur les bastingages, interrogeaient l’horizon.

Au même instant, la vigie cria de la hune : « Un canot sous le vent, par le bossoir de tribord ! » Tous les regards se portèrent dans cette direction, et nous aperçûmes, à un demi-mille environ, un point noir qui disparaissait par intervalles, et semblait arriver sur nous. Nous reconnûmes bientôt que c’était une embarcation. Le capitaine fit mettre en panne, et lancer un canot à la mer, monté par le second et huit matelots vigoureux. Trois quarts d’heure après, ils ramenaient à la remorque un canot géorgien, à moitié rempli d’eau, dans lequel ils avaient trouvé, presque mort de froid et de faim, un nègre couvert pour tout vêtement d’un mince pantalon de toile de coton.

Le pauvre diable était tout ruisselant d’eau de mer ; il avait les traits fortement altérés ; on distinguait la pâleur sous l’épaisse teinte noire de sa peau. Lorsqu’il arriva sur le pont, il pouvait à peine se soutenir. Il eut cependant assez de force pour se jeter aux genoux de Fergusson, et les tenir embrassés. Il sanglotait, poussait des cris entrecoupés de paroles que nous ne pouvions distinguer. La douleur de ce malheureux fit sur moi une vive impression. Nos matelots, tout américains qu’ils étaient, semblaient aussi éprouver quelque compassion. En ce moment, je vis l’intelligente figure de notre capitaine s’animer, et une vive rougeur lui monter au front, surtout lorsque le nègre nous montra avec des gestes suppliants une blessure qui lui avait divisé presque entièrement, près de l’épaule, un des muscles du bras droit. Elle fut pansée tant bien que mal ; un verre de rhum et un peu de nourriture eurent bientôt ranimé les forces de ce malheureux.

Quatre jours après notre arrivée à Savannah, Fergusson apprit qu’un esclave s’était échappé d’une plantation de coton, située à peu de distance de la ville, et dont le propriétaire était connu pour sa brutalité envers les noirs. Le pauvre diable, arrivé d’Afrique et débarqué en contrebande quelques jours auparavant, avait été de suite employé par son nouveau maître à un travail assez difficile, dont il se tirait fort mal, malgré les bourrades qu’on lui prodiguait Effrayé et irrité tout à la fois de ces mauvais traitements, l’esclave s’assit dans un coin, en refusant de continuer de travailler.

Le maître, devenu furieux, le roua de coups, et voyant qu’il ne parvenait pas encore à le faire sortir de sa stupeur, il s’empara d’un bowie knife, et en frappa violemment le nègre au bras droit. Celui-ci, éperdu de terreur, s’enfuit de l’habitation et demeura caché pendant deux jours dans un marais voisin ; dans la nuit du deuxième au troisième jour il revint à Savannah, détacha un des canots amarrés dans le port, et croyant sans doute regagner son pays natal, à force de rames, il se dirigea vers la haute mer.

Assailli par la tourmente qui durait depuis quelques jours, il avait été emporté rapidement à trente lieues des côtes. Eperdu, mourant de faim, harassé de fatigue et de froid, il s’était couché dans la frêle embarcation, à demi remplie d’eau par les lames qu’elle embarquait à chaque instant, et il attendait une mort préférable pour lui aux souffrances de l’esclavage, lorsqu’il avait aperçu l’Ontario, et poussé les cris que nous avions entendus. Le capitaine ordonna que ce malheureux reçût tous les soins nécessaires, et qu’il restât caché à bord jusqu’à notre arrivée à Washington.