Vers le soir, au moment où nous préparions notre campement, une troupe de cavaliers passe auprès de nous. Ce sont des chasseurs qui reviennent de l’Orégon. Ils sont tous bien armés et habillés de cuir. Leurs chevaux portent en croupe un ballot assez volumineux, qui contient des fourrures, le produit de la saison de chasse. Ils s’établissent, pour passer la nuit, à un demi-mille de nous. Après le repas du soir, Hartwood va leur rendre visite. M. de Cissey et moi nous l’accompagnons. Deux de ces hommes connaissent William, et lui serrent la main. Ils nous offrent une place autour d’un foyer alimenté d’herbes et de broussailles, devant lequel rôtit un quartier d’un élan qu’ils ont tué la veille.

Ils nous apprennent qu’à deux journées de marche le gibier devient abondant, et que les buffles commencent déjà leurs migrations vers le nord, pour y chercher des pâturages moins brûlés du soleil. Nous accueillons cette nouvelle avec joie ; car jusqu’alors nous n’avons rencontré d’autre gibier que des chiens de prairie, des cailles qui sont en abondance, et des coyotes, qui viennent quelquefois rôder pendant la nuit autour de notre camp.

Mais ils nous apprennent aussi que plusieurs tribus indiennes marchent sur le sentier de la guerre, et que les Sioux et les Omahas se sont livrés il y a quelques jours un sanglant combat. Hier, ils ont aperçu, après le coucher du soleil, des ombres suspectes à quelque distance de leur camp ; et tous ont veillé toute la nuit. Ils nous engagent à nous tenir sur nos gardes, car les Indiens sont encore plus entreprenants lorsque la guerre a ranimé leurs instincts sauvages. Nous nous quittons en nous promettant en cas d’attaque un appui mutuel.


28 Mai. — Nous avons fait bonne garde toute la nuit, mais rien n’est venu troubler notre repos. Ce matin, avant le jour nous avons aperçu, à la faveur du crépuscule qui précède l’aurore, nos voisins lever leur camp, et s’éloigner en file indienne. Leurs chevaux hennissent, les nôtres leur répondent ; nous voyons pendant quelque temps leur troupe serpenter avec le sentier de la prairie ; puis ils disparaissent dans un pli de terrain ; et nous nous trouvons de nouveau seuls au désert.

Une heure après, nous nous mettons en marche ; je ne sais si Hartwood a flairé dans l’air quelque danger, mais il semble plus sérieux aujourd’hui ; il répond plus brièvement à nos questions, et nous interdit les accès de gaîté parfois bruyante que provoquent les plaisanteries de MM. Wyde et de Cissey, deux joyeux compagnons. Car M. Wyde, quoique Américain, a toute la gaîté et l’entrain d’un Français.

Vers midi, une troupe de daims traversent à toute vitesse le sentier, à un demi-mille de nous. Quelque temps après cinq élans leur succèdent. Bien que la distance soit assez considérable, nous pouvons, avec une lorgnette de poche, suivre de l’œil le trot allongé de ces magnifiques animaux. Parmi eux, trois sont des mâles et nous distinguons leur formidable ramure. Ils disparaissent bientôt dans la direction du nord. Ces animaux semblent effrayés, et Hartwood prétend qu’il y a des Indiens dans les environs.

Une troupe de dindons sauvages, suivant la même direction que les daims et les élans, passe devant nous d’un vol lourd et saccadé ; Ils vont s’abattre à cinq cents mètres plus loin, près d’une masse de rochers entourés de hautes herbes, et où la végétation verdoyante et plus élevée annonce la présence de l’eau. Malgré les représentations d’Hartwood, qui craint d’attirer par des coups de feu l’attention des Indiens, nous nous détachons au nombre de huit, et nous marchons vers le fourré, tandis que le reste de la caravane continue lentement son chemin. Nous nous éloignons de cinquante pas environ les uns des autres, de manière à former un demi cercle et à entourer d’un côté l’îlot de verdure.

A peine les pieds de nos chevaux ont-ils touché le premier rang des hautes herbes que les dindons sauvages s’élèvent lourdement, les coups de feu se succèdent ; plusieurs oiseaux tombent frappés à mort, d’autres blessés seulement s’échappent en courant rapidement. Quand tout-à-coup, au moment où nous rechargeons nos armes, un daim bondit à trente mètres de nous ; deux coups de feu sont dirigés sur lui sans l’atteindre ; déjà il a quitté les hautes herbes, il vole sur le gazon de la prairie, et nous le croyons à l’abri de nos balles, lorsqu’une détonation se fait entendre derrière nous. L’animal tombe en avant, se relève, bondit encore pendant une minute, puis il s’affaisse, et demeure sans vie. L’heureux tireur, c’est Hartwood qui, dédaignant de brûler sa poudre aux dindons, a réservé son coup de fusil pour une meilleure occasion, ou pour nous protéger en cas de besoin. A une distance de quatre-vingts mètres, il a frappé l’animal à trois pouces en arrière de l’épaule droite. Nous félicitons William de son adresse, et il nous répond qu’il n’est pas un trappeur qui ne soit capable d’un aussi modeste exploit.

Nous ramenons notre gibier aux charriots, et à la halte du soir, nous assistons à la curée de l’animal ; ce dont Hartwood s’acquitte avec une rapidité et une habileté qui étonneraient tous nos veneurs européens.