« J’ai tué peut-être depuis trente années plus de cinq cents animaux de cette espèce, nous dit le trappeur. Mais c’est au Canada que j’ai fait les plus belles chasses au daim, et cela de plusieurs manière. L’une d’elles consiste à lancer des chiens sur la piste, et à faire passer le gibier dans des lieux qu’il ne peut guère éviter, et où nous l’attendions pour le frapper à mort. L’arme dont on se sert pour ces sortes de chasses est un fusil à deux coups chargés de dix ou douze grains de plomb, qu’en France vous appelez, je crois, chevrotines. Mais un mode plus ordinaire consiste à chercher le daim, et à le tirer lorsqu’on le rencontre. C’est moins certain, mais cela s’accorde mieux avec les goûts de nous autres trappeurs. Au Canada, novembre est une délicieuse époque pour la chasse, les arbres sont dépouillés de leurs feuilles, qui forment sur la terre un lit fouillé par le pied des daims. Ces indices révélateurs conduisent le chasseur au gîte, et lui assurent sa proie. Un grand charme que l’on éprouve en chassant à cette époque, c’est le silence des bois. On n’entend dans ces vastes solitudes que le murmure des ruisseaux, les plaintes des arbres, et de temps à autre les coups secs du rifle, qui se répercutent en nombreux échos.
» Mais cette chasse offre bien moins de fatigues que celle de l’élan, qui a lieu surtout pendant l’hiver. Souvent pendant de rapides séjours à Montréal, lorsque j’étais las de l’inactive et monotone existence des villes, nous partions avec deux de mes amis, au milieu d’un rigoureux hiver, pour la région des lacs, où nous abattions bon nombre de ces animaux. La terre disparaissait sous une neige épaisse ; le poney attelé à notre traîneau enfonçait jusqu’au poitrail dans la poussière blanche. Les grands pins se dessinaient sur le ciel bleu, que la lune éclairait doucement. Nous étions couverts de cabans, dont le capuchon rabattu nous permettait à peine de respirer au milieu de notre barbe chargée de frimas. A l’arrière du traîneau étaient nos engins de chasse, et une marmite de fer, dans laquelle nous avons mangé plus d’un succulent repas.
» Nous arrivions enfin sur le lieu de l’action, situé au bord d’une rivière ou d’un lac. Quelques pieux soutenaient une toile imperméable à la pluie ; c’était là notre abri, la tente sous laquelle nous préparions le repas ; et lorsqu’après une journée de fatigues et de joyeuses émotions, nous y retrouvions, sur un foyer de branches sèches, la marmite d’où s’échappait avec une délicieuse odeur, le chant joyeux de la vapeur trop pressée, il fallait voir avec quel empressement nous faisions honneur à notre festin.
» Quelquefois nous suivions notre proie, montés sur une barque légère, qui nous conduisait rapidement au lieu où l’animal s’était remisé. Souvent aussi une piste nous amenait jusqu’au bord d’un lac, par une belle soirée de printemps ; et après avoir écarté doucement les branches dont l’extrémité effleurait le cristal limpide, nous apercevions parfois hors de la portée du fusil le majestueux animal, dans l’onde jusqu’au jarret, aspirant la brise du soir par ses larges naseaux, tandis que des gouttes d’eau s’échappaient de ses lèvres, semblables à des perles irisées aux reflets du soleil couchant.
» En automne, quand les grandes eaux mondaient le bord des lacs, des bouquets de bois ordinairement à sec étaient envahis par les eaux. Des élévations légères devenaient des îles : les élans, les cerfs, habitués à fréquenter ces lieux, gagnaient à la nage l’une ou l’autre de ces îles temporaires. Cachés dans un canot d’écorces d’arbre garni de feuilles, nous restions immobiles jusqu’à ce que l’animal fût assez rapproché de nous pour ne plus pouvoir nous échapper. L’un d’entre nous saisissait les rames, le léger esquif glissait sur les eaux tranquilles du lac. Le cerf, au premier bruit, avait retourné la tête, et vu le danger ; il changeait alors de direction, et fuyait éperdu. Bientôt une détonation se faisait entendre, la tête de l’animal s’enfonçait dans l’eau, la ramure seule apparaissait encore ; le sang teignait le sillage tout-à-l’heure si pur, et bientôt nous rapportions notre proie au village. »
29 Mai. — Cette nuit, deux coups de feu, tirés par un des nôtres, nous ont éveillés en sursaut. Croyant à une attaque, en quelques secondes nous avons tous été sur pied, nos armes à la main. Les chevaux et les mulets attachés au piquet s’agitaient avec violence. Nous apprîmes aussitôt la cause de cette alerte. Nos veilleurs avaient entendu le cri du coyote, répété à diverses reprises, avec certaines modulations, et qui semblait un signal. Ils avaient redoublé de vigilance, et quoique la plaine fût parfaitement unie, rien de suspect ne leur était apparu, lorsque tout-à-coup deux chevaux, appartenant à M. Butler, attachés un peu en avant des autres, chacun avec une double longe, avaient donné des signes de frayeur, et l’un de nos hommes, nommé Harris, avait vu distinctement le bras d’un Indien occupé à trancher les courroies, car le corps auquel il appartenait était complètement dissimulé dans l’herbe de la prairie. Harris envoya rapidement deux coups de feu ; la fumée, une fois dissipée, il ne vit plus rien. Le voleur avait disparu comme par enchantement, et il ne serait pas resté de traces de cette tentative, si l’un des liens n’avait été tranché. L’autre, resté intact, avait empêché heureusement les animaux de s’échapper, car ils eussent été probablement perdus pour nous.
Aussitôt que le jour commença à paraître, Hartwood examina les lieux avec attention, quelques gouttes de sang attestaient que le larron avait été blessé. Pendant cent mètres environ, le trappeur suivit la trace qu’avait, en rampant, laissée le corps de l’indien sur l’herbe à peine foulée de la prairie. A cette distance, les empreintes devenaient plus nombreuses, et prouvaient que nous avions eu affaire à plusieurs rôdeurs attirés, sans doute, par nos coups de feu du jour précédent.
Avant le coucher du soleil, nous avons rejoint un nombreux convoi que nous apercevions déjà depuis une heure. Ce sont des Mormons en marche pour l’Utah. Cette caravane se compose de dix charriots, de soixante chevaux, et d’une centaine de mules. Les émigrants, au nombre de cent cinquante environ, sont pour la plupart des hommes jeunes, robustes et bien armés, quelques femmes et enfants les accompagnent. Le soir, ils s’établissent à un demi-mille environ en arrière de nous, et comme le vent souffle de cette direction, nous entendons les hennissements de leurs chevaux et presque tous les bruits de leur camp. Déjà la nuit est venue ; des milliers d’étoiles s’allument au-dessus de la prairie, lorsqu’un chant, à la fois grave et doux, modulé par un grand nombre de voix, arrive jusqu’à nous, porté par la brise. Ce sont les Mormons qui chantent l’hymne du soir. Nous écoutons silencieux et recueillis cette harmonie lointaine, qui plane au-dessus du désert, cet appel de la créature au créateur au milieu des ombres et des dangers de la nuit.
31 Mai. — Hier, au déclin du jour, le ciel a été envahi par une immense lueur, dans la direction du sud. Ce ne peut être une aurore boréale, c’est un incendie dans la prairie. Tout l’horizon est embrasé ; on dirait qu’une ville immense est la proie des flammes. Notre imagination, surexcitée par ce magnifique spectacle, entrevoit des épisodes sublimes derrière ce rideau aux teintes sanglantes ; il décroît peu à peu vers le matin, et disparaît avec les premières lueurs de l’aurore.
2 Juin. — Ce matin, au moment où nous nous apprêtions à lever notre camp, un roulement semblable à celui d’un tonnerre lointain s’est fait entendre. Ce bruit a de la continuité et semble se rapprocher de nous. Hartwood, occupé à nettoyer sa carabine, interrompt sa besogne, et prête plus d’attention. Tout-à-coup un des nôtres descend en courant d’une petite hauteur voisine, et nous crie : « les bisons ! » Tout le camp est aussitôt sur pied ; nous courons à nos armes et à nos chevaux. Mais Hartwood contient notre ardeur, et nous prie de ne point oublier que les tribus dont nous traversons en ce moment les territoires sont en guerre, et qu’il serait dangereux pour nous et nos bagages de nous laisser emporter par le plaisir de la chasse. Nous gravissons lestement le petit monticule au pied duquel nous sommes campés. Il domine la plaine et la Nébraska. Voici le spectacle qui nous y attend :