A huit cents mètres de nous, et soulevant des flots de poussière, un troupeau de bisons, l’auroch américain, composé d’un millier d’animaux, court tumultueux, et roule ses vagues vivantes vers le fleuve. La terre tremble sous leurs pas, sous nos pieds le sol s’ébranle aussi. Bientôt les premiers rangs arrivent à la Nébraska, ils s’y précipitent comme une avalanche. Sous cette marée furieuse, le fleuve grossit et inonde ses rives. Contraints de rester spectateurs impassibles, nous les saluons au passage d’un hourrah formidable. Pendant trois quarts d’heure au moins, la Nébraska reçoit ce noir torrent, qui trace dans ses ondes un large sillon. Une heure plus tard, nous n’apercevons plus dans la plaine que les nuages de sable que le troupeau soulève autour de lui. Mais dans l’après-midi de nombreuses détonations nous arrivent, affaiblies par la distance. Les Indiens ou les chasseurs font curée. Plus d’un, parmi ces majestueux animaux, n’atteindra pas les pâturages du nord.
3 Juin. — Nous avons traversé aujourd’hui le Horse, un des derniers affluents de la Nébraska. En allant visiter, à peu de distance de ses bords, un terrier de chiens de prairie situé sur un large plateau, le cheval de M. Sheppard, lancé au galop, s’est abattu, le sol miné s’étant affaissé brusquement sous ses pieds de devant. Le cheval s’est dégagé aussitôt, mais le cavalier a été ramené sans connaissance aux charriots. M. Butler a pratiqué de suite une saignée abondante, et sauf un ébranlement général, résultat de la commotion violente qu’il a ressentie, M. Sheppard en sera quitte pour quelques jours de repos, qu’il pourra prendre au fort Laramie, dont nous ne sommes plus qu’à deux journées de marche.
Ce soir, nous avons pu distinguer les hauts pics des Montagnes-Rocheuses, dressant dans un ciel pur, à trente lieues de distance, leurs sommets couverts de neige, que le soleil couchant colorait de riches teintes rosées. Je contemple avec bonheur ces montagnes, dont l’aspect charme et repose mes yeux fatigués par l’incessante monotonie des plaines sans fin que nous parcourons depuis un mois.
CHAPITRE V.
Le fort Laramie. — Les Indiens. — Reconnaissance d’une indienne. — Un chef de Pieds-Noirs. — Une chasse à outrance, ruses indiennes. — Un mois de captivité chez les Comanches. — Les Montagnes-Noires, aspect et description. — Un solo de violon dans les Montagnes-Rocheuses. — Les trois routes de l’émigration californienne.
5 Juin. — Nous sommes arrivés aujourd’hui au fort Laramie, et c’est dans une petite cellule, dont les murs blanchis à la chaux renferment un mobilier fort simple, que je consigne sur mon journal les incidents des quatre derniers jours de marche. Tout en écrivant, je ne puis m’empêcher de jeter un coup-d’œil de satisfaction et de convoitise sur un lit, qui, dans une heure, va recevoir mes membres fatigués. Depuis un mois, ils n’ont eu pour matelas que le sol de la prairie, dont une couverture épaisse amortissait le contact souvent fort dur.
Le fort Laramie, encore aujourd’hui le principal poste de la compagnie américaine des fourrures, est, comme le fort Kearney, un bâtiment quadrangulaire construit en briques séchées au soleil, à la façon mexicaine. D’épaisses murailles de dix-huit pieds de haut, où sont ménagées de rares et étroites ouvertures, qui laissent passer la gueule des canons, le défendent des attaques du dehors. Au-dedans, toutes les habitations s’ouvrent sur une cour intérieure.
En arrivant au fort, nous y trouvons une affluence assez considérable d’Indiens. Toutes les tribus qui parcourent les vastes territoires situés entre les Montagnes-Rocheuses, la Nouvelle-Bretagne et les Etats de l’Ouest y sont représentées : Pawnees, Osages, Sioux, Omahas, Pieds-Noirs, Indiens Crows se croisent sous les murs de la forteresse. La saison des chasses d’hiver est terminée, et ils viennent échanger leurs fourrures contre des couvertures, des étoffes. Là se rencontrent comme sur un terrain neutre, et tenus en respect par les baïonnettes et les canons américains, les ennemis qui, la veille ou quelques heures auparavant, se poursuivaient le fusil au poing, le tomahawk à la ceinture. Dans ces yeux noirs et vifs brillent tour à tour, mal dissimulés, des regards d’étonnement, de convoitise, de haine ou de colère. Les Indiens entrent par petits groupes et sans armes dans le fort. Ils en ressortent bientôt, emportant les objets obtenus en échange de leurs pelleteries. Peut-être qu’à dix minutes de marche des murs du fort, les haines vont se ranimer et les hostilités se produire. L’amour du vol, une occasion de vengeance auront bien vite raison de cette contrainte momentanée ; car les sentiments de modération, de générosité, de reconnaissance sont rares chez les Indiens. On m’a pourtant cité de l’un d’eux un trait de généreuse reconnaissance, qui emprunte un charme de plus à cette naïve grandeur d’âme avec laquelle il a été accompli :
« Il y a quelques années, vers le mois de janvier, une pauvre indienne, portant le costume des femmes Cees du Nord-Ouest, se présentait à la porte d’un des riches propriétaires d’un village. Cette femme portait l’habillement de sa tribu, la couverture de drap bleu foncé, encapuchonnant la tête et descendant jusqu’aux pieds, les mitas diaprés de verroteries, et les mocassins de peau d’orignal, fleuretés avec des coquillages. Son capuchon était bordé de broderies et surmonté d’une houppe. Elle représentait la femme d’un chef, en un mot. Mais la couverture était usée par le temps, rongée par les mites, et les ornements du costume étaient dépareillés et tombaient en pièces. De plus la squaw avait dans ses bras, un de ces berceaux, espèce de planche plate, vivement colorié en rouge-vert et revêtu d’un linge de toile ou de laine, suivant la saison dans laquelle les indigènes emmaillotent les enfants.
» Saboïnigan (l’Anguille), avait vu mourir son mari sur le territoire des visages pâles. Lui, Kinibeck (le Serpent), délégué par les siens pour régler une affaire commune avec le gouverneur de la Baie d’Hudson, avait succombé en chemin. Son mari défunt, Saboïnigan demeura seule au Canada ; elle ne put faire valoir sa réclamation, et reprit sans ressources la route des pays hauts. Mais c’était en hiver, et quand elle parvint au village, où elle se décida à implorer du secours, la pauvre créature était épuisée. La nuit tombait. On lui refusa l’entrée de la maison où elle se présentait.