» Repoussée, Saboïnigan s’éloignait le désespoir au cœur, quand une jeune fille l’arrêta et lui dit : Mon père vous a renvoyée, mais prenez ceci et logez-vous quelque part, vous et votre baby. » En même temps cette jeune fille mettait dans la main de l’indienne un louis d’or, fruit de ses économies. « Dieu te conserve, ma sœur ! » dit l’infortunée.
» Elle partit. Les années se succédèrent. La bienfaitrice se maria ; des revers de fortune la plongèrent dans l’indigence. Depuis longtemps elle avait oublié une charité faite dans sa jeunesse, lorsqu’elle reçut la visite d’un homme qui lui dit :
» Te souviens-tu de Saboïnigan ? Elle répondit négativement ; l’Indien insista, rappela le trait de bienfaisance et la mémoire revint à celle qui en avait été l’héroïne. « Je suis, dit alors l’Indien, le fils de cette femme que lu as sauvée ; car ma mère mourait de faim lorsqu’elle vint implorer la compassion. Maintenant Saboïnigan est allée vers le Grand-Manitou. Avant de s’embarquer pour le dernier voyage, elle m’a parlé de sa sœur au visage pâle ; je me suis souvenu. »
» Après ces mots, l’Indien partit.
» Le lendemain, Mme R… recevait une traite du montant de mille louis avec cette signature :
» Reconnaissance d’un coureur des bois. »
Parmi les Indiens présents en ce moment au fort Laramie, ceux qui attirent le plus mon attention sont les Crows et les Black-Feets ou Pieds-Noirs, les deux plus puissantes tribus du Far-West, toutes deux ennemies acharnées l’une de l’autre, et redoutables par les qualités guerrières nui les distinguent. Les Crows et les Black-Feets manœuvrent leurs chevaux avec presque autant de dextérité et de hardiesse que les Comanches, les meilleurs cavaliers du désert.
6 Juin. — Ce matin, un détachement de Pieds-Noirs est venu rejoindre ceux déjà établis au fort lors de notre arrivée. J’ai été frappé de la haute stature, du costume et de l’attitude guerrière de ces hommes, et surtout de leur chef. Ce dernier montait un vigoureux mustang, dont la robe gris de fer très-foncé, couleur assez répandue parmi les chevaux indiens, faisait ressortir les formes vigoureuses. Ce chef était revêtu d’un magnifique manteau blanc, fait d’une peau souple et légère, orné de dessins aux vives couleurs, et retraçant des exploits accomplis ; sa tête supportait un diadème de plumes d’aigle et de faucon ; ses jambes étaient protégées par d’élégants mocassins et des jambières délicatement brodées. Sa longue chevelure noire et parfaitement soignée flottait sur la croupe de son cheval, qu’il dirigeait de la main gauche, tandis que la droite portait une lance ornée de touffes de plumes et de scalps enlevés à l’ennemi. Il s’avançait fier et majestueux, à la tête de soixante guerriers, tous bien montés et armés.
A trente mètres de leur campement était établi un groupe d’Omahas, ayant tous la peinture de guerre. Leur chef attira mes regards par son air de jeunesse et de douceur, expression peu commune chez les Indiens. Le directeur du fort, qui nous accompagnait dans notre visite, nous apprit que ce jeune homme, déjà célèbre par plus d’un exploit, était le parent et le successeur au pouvoir d’un chef illustre nommé Logan, qui avait péri un an auparavant en se dévouant pour sauver les siens. Il nous fit aussitôt le récit de cette aventure :
« Logan, à la tête d’un parti d’Omahas, conduisait dans les solitudes une expédition de chasse, comme il s’en renouvelle chaque année pendant l’été parmi les diverses tribus indiennes. Une portion des wigwams était plantée dans les plaines, près de la fourche aux loups, lorsqu’un jour un des jeunes guerriers, errant sur les collines voisines, reconnut une bande nombreuse de Sioux campée le long d’un ruisseau, dans un val retiré. Logan fut aussitôt instruit du voisinage et du nombre des ennemis de sa nation. Comme la lutte eût été tout-à-fait disproportionnée, avec un dévouement héroïque, le chef résolut d’assurer à lui seul le salut des siens, et de protéger leur retraite en attirant l’ennemi loin de leurs traces.