» Le camp fut levé immédiatement, et la bande entière se dirigea avec toute la célérité possible vers le territoire de la tribu. Logan resta seul. C’était au coucher du soleil, et les chasseurs en retraite avaient à peine disparu derrière les collines les plus rapprochées, que plusieurs éclaireurs Sioux apparurent dans le voisinage, et ne tardèrent pas à découvrir le lieu du campement. Selon les habitudes indiennes, ils examinèrent scrupuleusement tous les indices laissés, et reconnurent bientôt que les Omahas avaient passé là. Ils s’élancèrent dans la direction d’où ils étaient venus pour aller rendre compte de la découverte à leurs chefs.

» Logan qui avait tout observé du poste qu’il s’était choisi, comprit que le moment était venu de détourner les Sioux des traces de ses guerriers. Il s’élança sur son cheval à travers la prairie, et sans ralentir un instant son allure, se rendit à huit milles de là, sur une éminence qui coupait à angle droit la route suivie par les siens. Là, il alluma un feu destiné à attirer l’attention de ses ennemis, ce à quoi il réussit en effet. Les Sioux, à peine accourus sur l’emplacement du camp, et ne pouvant qu’avec peine discerner dans la nuit la trace des Omahas, n’eurent pas plutôt aperçu le feu, qu’ils s’élancèrent dans cette direction. Parvenus au lieu où les branches et les herbes sèches flambaient dans la nuit, ils purent apercevoir plus loin un feu semblable. C’était Logan, qui, après avoir fait piétiner son cheval tout autour du premier foyer, de façon à donner le change sur le nombre des guerriers qui s’y étaient arrêtés, avait repris sa course pour en allumer un second. Les Sioux ne doutèrent pas qu’ils ne fussent sur la trace d’une petite bande de chasseurs ennemis, et ils repartirent à leur poursuite avec une ardeur surexcitée par la facilité apparente du succès.

» Ils parvinrent ainsi jusqu’au troisième feu ; mais n’y trouvant encore personne, ils soupçonnèrent enfin un stratagème. Ils procédèrent cette fois avec une attention scrupuleuse à l’examen des traces laissées, et reconnurent qu’ils avaient été dupes d’un seul guerrier à cheval, qui, évidemment les avait entraînés loin de la véritable voie de ceux qu’ils croyaient poursuivre.

» Logan, toujours en observation, distingua au mouvement des torches et à l’agitation des guerriers que la ruse était découverte. Désormais il était trop tard pour que ses ennemis pussent retourner au camp et y reprendre la piste des fugitifs avec quelque chance de les atteindre. Le moment était donc venu de concentrer tous ses efforts sur les soins de sa propre sûreté, car les poursuivants n’allaient plus avoir qu’un désir, celui de s’emparer à tout prix de l’ennemi qui les avait dupés, et de venger par sa mort dans les tortures le succès de son stratagème. Il partit à toute bride et en ligne droite vers la résidence de sa tribu, tandis que les Sioux se partageaient en plusieurs bandes pour battre la campagne dans toutes les directions.

» Un jour entier dura la poursuite. Vers le soir du lendemain, Logan pensait avoir mis ses ennemis en défaut, lorsqu’à son désespoir il put les revoir encore aux dernières lueurs du jour, s’acharnant sur ses traces, et se rapprochant de lui de plus en plus. Il changea donc de direction, et réussit à atteindre un ravin couvert de taillis épais, où il rencontra une jeune Indienne puisant de l’eau à une source. La fille du désert vint en aide au fugitif dans le pressant danger où il se trouvait. Tandis qu’il se rendait à pied à un endroit convenu, elle, montée sur le cheval, poursuivait la course dans le bois, marquant sa trace en zig-zags par des rameaux brisés et des herbes foulées, dont les Sioux ne pouvaient manquer de suivre les indices. A une certaine distance, elle fit descendre sa monture dans le lit d’un ruisseau, dont elle suivit le cours de façon à laisser des empreintes indiquant cette direction, puis, remontant au-dessous de l’endroit où elle était entrée dans l’eau, elle en sortit par un sol rocailleux, où sa trace ne pouvait se retrouver, et courut rejoindre Logan, là où il était caché : « Mon frère peut continuer sa route en sûreté, lui dit-elle. Les ennemis s’éloignent sur une fausse piste ; il reverra son wigwam et celle qui l’y attend. »

» Logan reprit donc sa course, moins rapidement cette fois ; il parcourut une longue distance sans être poursuivi, et il se regardait déjà comme hors de l’atteinte des Sioux, lorsque, dans un défilé resserré, il se trouva en face d’une bande de cinquante d’entre eux, qui, ayant battu la campagne inutilement à la poursuite des Omahas, s’en revenaient à leur camp de chasse.

» Logan était perdu. Il ne songe plus qu’à mourir en brave, et à ajouter aux hauts faits de sa vie la gloire d’un dernier exploit. Son cheval épuisé ne pouvait le sauver par la fuite ; mais la fuite lui donnait la chance d’immoler plus d’ennemis. Il tourna bride vers le bois. Les Sioux poussant des cris de rage et de défi, s’élancèrent après lui comme une avalanche. Bientôt un coup de feu retentit, et l’un d’eux mordit la poussière. Un autre eut bientôt le même sort, puis un autre et un autre encore… Chaque fois que le fugitif s’arrêtait, la balle meurtrière allait traverser la poitrine d’un ennemi ; puis il reprenait sa course chargeant son arme au galop, et ne s’arrêtant que pour faire une nouvelle victime. Quatre guerriers étaient déjà restés sans vie dans les herbes, lorsque le cheval du chef Omaha, à bout de forces, culbuta sous lui. Logan roula à terre, et avant qu’il fût revenu de l’étourdissement causé par le choc, il fut atteint par les balles, les flèches, les tomahawks et les lances de ses féroces adversaires.

» Il se releva pourtant, et tout blessé qu’il était, armé seulement de sa carabine comme d’une massue, et de son couteau, il empila encore cinq cadavres sous ses pieds, et ne tomba que sur ce dernier trophée, le visage en l’air, et défiant encore ses ennemis. Logan fut scalpé sur place, et les Sioux dansèrent une danse guerrière autour du cadavre de leur ennemi. Ainsi mourut Logan Fontenelle, le chef héroïque des Omahas. »

7 Juin. — Hartwood, M. de Cissey et moi, nous avons dîné aujourd’hui chez le directeur du fort, en compagnie de MM. Wyde, Sheppard et Butler. Pendant le repas nous parlâmes de la vie des prairies, des vicissitudes auxquelles les voyageurs et les chasseurs sont exposés en les parcourant. Notre hôte nous félicita d’être parvenus jusqu’au fort Laramie sans avoir eu maille à partir avec les Indiens, ce qui rendait notre voyage beaucoup moins pittoresque, mais infiniment plus agréable.

A ce sujet, M. Wyde nous raconta les aventures d’un de ses amis, nommé Baily, qui partit, il y a trois années, en compagnie de neuf autres personnes, du golfe du Mexique pour le Rio-Grande.