« Arrivé à Indianola, nous dit M. Wyde, la troupe s’adjoignit un individu du nom de Ross. On gagna ainsi la rivière Nuces, où l’on campa ; là devait commencer le désastre. Pendant la nuit les Indiens enlevèrent les mules. Toute la journée du lendemain se passa à poursuivre les voleurs. Lorsqu’au soleil couchant M. Baily et sa troupe les eurent enfin rejoints, ils n’en comptèrent d’abord que six, dont leurs carabines les débarrassèrent immédiatement. Mais la fusillade attira une bande de trois cents autres Indiens cachés dans les bois, et quelques minutes plus tard M. Baily survivait seul à ses compagnons. Les Indiens résolurent de le conserver prisonnier, et rétournèrent avec lui aux charriots de la petite troupe, qu’ils pillèrent de fond en comble. Ils purent s’approvisionner là de deux caisses de revolvers de Colt appartenant au gouvernement, et de vingt barillets de poudre.

» Après avoir dépouillé le prisonnier de tous ses vêtements et l’avoir attaché pieds et poings liés sur un cheval, la bande se dirigea vers son campement ordinaire, dans les monts Wichataw. Pendant onze jours, M. Baily dut supporter les douleurs atroces du mode de locomotion qu’on lui avait choisi.

» Après huit jours de repos au camp, une expédition fut résolue pour attaquer la première caravane passant sur la route de Santa-Fé. Trois jours d’affût s’étaient déjà écoulés inutilement, lorsqu’apparut un convoi de marchandises ; surpris à l’improviste, tous les blancs furent massacrés. Après cet exploit, les Indiens gagnèrent l’établissement de Kickapoo pour échanger leurs mules contre des chevaux, puis retournèrent aux monts Wichataw, emmenant toujours avec eux leur prisonnier.

» Dans le jour on l’entourait de très-près, et il passait la nuit les mains liées au moyen de lanières de peau à une branche d’arbre assez élevée, pour qu’à peine il touchât la terre. Le seul repos qu’il prenait consistait en quelques heures de sommeil pendant le jour. M. Baily fut témoin de cinq expéditions semblables. Dans la dernière, deux blancs furent faits prisonniers ; ils s’étaient vaillamment défendus jusqu’à ce que toutes leurs armes fussent déchargées, et avaient tué douze Peaux-Rouges. Aussi les Indiens assouvirent-ils leur vengeance par le supplice le plus barbare ; ils lièrent à un poteau les deux prisonniers, et les écorchèrent vivants. Ils forçaient en même temps M. Baily à regarder cette horrible scène, et lorsque l’horreur lui faisait détourner ou fermer les yeux, la pointe aiguë d’une lance ou d’une baïonnette l’obligeait à les rouvrir. Par un raffinement de cruauté, les Indiens prirent cette peau humaine, chaude encore et ruisselante de sang, pour en fouetter le visage de M. Baily, en lui disant que tel serait son sort s’il tentait de s’échapper.

» Pendant les trois nuits qui suivirent cette scène sauvage, on se contenta de garder le prisonnier sans l’attacher. Dans l’entraînement d’une grande danse guerrière qui eut lieu la quatrième nuit, on l’oublia même complètement. Mettant à profit cette circonstance favorable, M. Baily se glissa derrière la tente pendant qu’on dansait devant, autour du feu, et, sautant sur un cheval, il prit aussitôt la fuite. Son absence ne tarda pas à être remarquée. Après cinq jours d’une poursuite acharnée, les Indiens le rejoignirent d’assez près pour faire feu sur lui, ce qui l’obligea à descendre de cheval pour se jeter dans les montagnes. Heureusement il rencontra sur sa route une petite crevasse, offrant juste assez d’espace pour s’y glisser. Un jour et demi il demeura dans cette position, entendant autour de lui le pas des Indiens qui le cherchaient.

» Certain qu’ils l’avaient enfin abandonné, il sortit de la retraite et se dirigea en droite ligne sur Kickapoo, distant de six cents milles. Il mit un mois à faire la route, vivant de racines de bouleau, qu’il arrachait avec ses mains. De Kickapoo, où il put se refaire et se vêtir, M. Baily gagna en quatre jours le camp de Caickasaws, d’où il parvint chez les Choctaws, qui le reçurent parfaitement bien. Il traversa ensuite le pays des Shawnees et celui des Cherokees, pour atteindre de là le Missouri, à vingt milles au nord de Neosho, et enfin Saint-Louis.

» M. Baily fit ce long et pénible voyage de retour en deux mois, et constamment à pied. A part quelques déchirures aux mains, provenant des blessures de tomahawk, M. Baily semblait n’avoir souffert que des privations et de la fatigue. Pendant son séjour chez les Indiens, il était nourri de viande fraîche de cheval. Il parle les idiomes de plusieurs tribus, et m’a raconté que, dans une des expéditions meurtrières auxquelles on le forçait d’assister, la malle fut attaquée ; les cinq hommes qui la conduisaient furent tués, les Indiens ouvrirent les lettres, découpèrent les vignettes des billets et rejetèrent le reste. Ils gardèrent aussi tous les journaux ayant quelques gravures, laissant de côté ceux qui n’offraient point d’images. »

10 Juin. — Nous avons quitté ce matin le fort Laramie. Ce repos de quatre jours a complètement réparé nos forces, et nous sommes prêts à affronter de nouvelles fatigues, et, s’il le faut, de nouveaux dangers. Pendant notre séjour au fort, nous avons eu deux jours de pluie amenée par les orages qui s’amassent au-dessus des Montagnes-Noires, et rendent en toute saison les pluies fréquentes dans ces parages, tandis qu’elles ne tombent que rarement, et à des époques à peu près fixes sur les solitudes de la prairie. Notre route côtoie toujours la Nébraska, qui roule maintenant dans une vallée resserrée de tous côtés par des montagnes. A notre gauche s’élève cette partie des Rocky-Mountains, appelée les Montagnes-Noires. Le paysage a complètement changé d’aspect. Ce n’est plus la prairie avec ses îles de verdure ; le pays est sablonneux, la terre couverte d’artémises et de plantes odoriférantes, qui exhalent de pénétrantes senteurs de camphre et de térébenthine.

Aux derniers plans s’élèvent les Montagnes-Noires, formées en grande partie de grès, avec leurs pics déchirés et abruptes, souvent recouverts de pins et de cèdres, leurs insondables abîmes, leurs torrents écumeux. Déjà, pendant notre halte au fort, j’avais, au sommet de l’édifice, passé plus d’une heure silencieuse dans la contemplation de ces sombres masses, qui élevaient à quinze lieues de moi leurs pics dentelés, et souvent, tandis que le soleil inondait de ses rayons le fort et la plaine, de sombres vapeurs, recélant dans leurs flancs la tempête, obscurcissaient les Montagnes-Noires d’un voile mystérieux, que l’éclair déchirait par intervalles.

Toute cette région des Montagnes-Rocheuses est singulièrement redoutée des Indiens. Leurs superstitions en ont fait l’asile des bons et des mauvais esprits, qui s’y livrent des combats acharnés. Et plus d’une légende racontée au foyer du wigwam a pour théâtre les gorges des Montagnes-Noires. Une foule de phénomènes, inexplicables pour les Indiens, tels que orages subits, détonations mystérieuses, convulsions souterraines, gaz sulfureux, fontaines bitumineuses contribuent encore à augmenter la terreur des Peaux-Rouges.