Le 15 juin, nous avons franchi le passage appelé la Porte-du-Diable, et traversé pour la dernière fois la Nébraska. Le 16, nous passons avec assez de peine le Sweet-River, ou rivière d’eau douce, qui coule entre des rochers à pic de deux cents pieds de hauteur. Le 17, nous campons près du Roc-de-l’Indépendance, énorme roche isolée, qui s’élève comme un jalon gigantesque posé par la Providence sur la route de l’émigration. Le 21, nous atteignons la passe du Sud, dépression des Montagnes-Rocheuses, vaste plaine de quarante lieues d’étendue, qui monte en pente douce à une hauteur de sept mille pieds. Le 24, nous arrivons au sommet de ce plan incliné, et nous dominons tout-à-coup le versant occidental des Montagnes-Rocheuses, la partie du continent appelé le Grand-Bassin, et les terres immenses dont les fleuves courent vers l’Océan-Pacifique. Nous jouissons alors d’un magnifique spectacle.
A notre droite, la chaîne du Vent, l’arête la plus saillante des Montagnes-Rocheuses, dresse ses pics énormes couverts de neige, que domine encore le pic Frémont, le plus élevé de la chaîne, et qui mesure quatorze mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Plus près de nous, les monts Rattlesnake forment les premières assises de ce prodigieux entassement de montagnes. En face, à l’Ouest, la chaîne de la rivière Verte, puis au loin, bien loin, les immenses horizons des terres de l’Orégon et de l’Utah. Le sol que nous foulons est torréfié par le soleil qui, à cette saison, a déjà desséché les herbes et les plantes.
26 Juin. — Hier, nous avons campé dans un des sites les plus pittoresques qui se soient encore offerts à nos regards.
A quelques lieues de l’extrémité du col du Sud, la route se resserre brusquement, d’énormes roches couronnées de pins la surplombent à une hauteur de mille pieds. Ce défilé se prolonge pendant un mille environ. A cette distance, la muraille de rochers s’entrouvre tout-à-coup, et laisse apercevoir une profonde vallée, ou plutôt un ravin d’une grande étendue, au fond duquel roule et bondit un ruisseau torrentueux. Une forêt d’énormes pins couronne l’extrémité des rochers, et descend, sauvage, échevelée, dans les profondeurs de cet immense câgnon, où les rayons du soleil pénètrent à peine, excepté à l’heure où l’astre est au sommet de sa course. Dans les autres moments de la journée il y règne un demi-jour contrastant avec la vive lumière qui dore le sommet du ravin. La nuit, les rayons de la lune y pénètrent encore plus doux et plus voilés. Des quartiers de roc, des pics déracinés ont roulé des hauteurs au fond de cette vallée. De temps en temps, pendant le jour, de grandes ombres passent sur les rochers : ce sont des aigles et des vautours à large envergure, qui tracent leurs cercles immenses au-dessus de cette nature sauvage ; en un mot, c’est un paysage de Salvator Rosa, avec les proportions et les couleurs étranges que revêt la nature américaine.
C’est dans le proscénium de ce sombre théâtre que notre camp est établi. Deux énormes feux, où brûlent des sapins entiers, combattent l’humidité de la nuit, et éloignent les ours gris, nombreux dans celte partie des Montagnes-Rocheuses. La flamme colore de teintes sanglantes les rochers, la sombre verdure des pins, et donne au paysage un aspect fantastique.
Après le souper, M. de Cissey se lève, comme frappé d’une idée subite, et se dirige vers son charriot ; il en rapporte bientôt un excellent violon d’Amati, et il en tire quelques accords. Aussitôt toutes les conversations cessent, les groupes sont rompus, un cercle compact et attentif se forme autour de M. de Cissey, qui, monté sur un quartier de roche, prélude en artiste consommé. Bientôt, au milieu du silence de la nuit, les admirables motifs de la création d’Haydn font vibrer les échos des Montagnes Rocheuses, puis deux morceaux de la Favorite, et enfin le prélude de Bach viennent tour-à-tour charmer nos oreilles.
Qu’on se représente, au milieu de l’imposant paysage que j’ai décrit, tous ces hommes aux vêtements étranges, aux visages bronzés et couverts de longues barbes, écoutant, recueillis et comme fascinés, ces suaves accents, tandis qu’une dizaine d’Indiens Cherokees, qui font route avec nous depuis le fort Laramie, pittoresquement groupés dans leur costume aux vives couleurs, regardent, dans une extase impossible à décrire, le violon merveilleux, auquel ils sont près d’attribuer une divine origine. Qu’on décuple encore, par l’effet de ce majestueux théâtre, cette puissance de l’artiste, qui attache, pour ainsi dire, à son magique instrument les esprits et les cœurs de ceux qui l’écoutent, et l’on aura une faible idée de ce concert inouï, donné dans la nuit, devant un parterre de trappeurs et de sauvages, dans une gorge des Montagnes-Rocheuses, à cinq cents lieues de toute civilisation.
27 Juin. — Nous descendons le versant occidental des Montagnes-Rocheuses, et nous faisons notre première halte au point où la route se bifurque. De là, trois chemins s’offrent à nous pour gagner la Californie par le nord-ouest, l’ouest et le sud.
Celui du nord-ouest se dirige vers le fort Hall, dans l’Orégon, côtoie pendant cent cinquante lieues la branche sud de la rivière Columbia, traverse le territoire des Indiens Shoshones ou Serpents, les Montagnes-Bleues jusqu’au fort Walla-Walla, sur les limites du territoire de Washington ; de là, inclinant directement à l’ouest, il suit de nouveau la vallée de la Columbia jusqu’à Portland, dans l’Orégon, et redescend brusquement sur San-Francisco, par Salem et Marysville, en suivant la fertile vallée du Sacramento.
Le sentier de l’ouest se dirige, en traversant la rivière Verte, sur le grand Lac-Salé ; à cinquante lieues du lac il se bifurque au fort Bridgers. Sa branche ouest suit la direction du nord pendant une centaine de lieues, en côtoyant la rivière de l’Ours, affluent du Lac-Salé. A vingt lieues du fort Hall, elle incline à l’Ouest, s’élance hardiment à travers les solitudes immenses qui séparent le Lac-Salé de la Californie, franchit les montagnes de la rivière Humboldt, suit pendant deux cents lieues la vallée de ce dernier cours d’eau, et passant entre les bassins du lac Pyramide et du lac Mud, tourne l’extrémité nord de la Sierra-Nevada, et redescend sur San-Francisco par la vallée du Sacramento.