Pour nous rendre de Nevada à Downiéville, et afin de nous épargner un assez long détour, nous dûmes traverser un des contreforts de la Sierra. La route que nous suivions serpentait sur un col étroit, qui le plus souvent ne nous offrait à notre gauche que des rochers à pic, tandis qu’un ravin profond bornait notre droite à deux mètres environ des pieds de nos chevaux. Quoique habitués déjà à la magnifique nature de la Nevada, nous montions lentement en admirant ces gigantesques murailles, qui de toutes parts bornaient l’horizon, et au-dessus desquelles tournoyaient de grands aigles et des vautours. Tout était silencieux autour de nous ; nous entendions seulement par intervalles des détonations sourdes, semblables au bruit du canon lointain, produites par des explosions de mines.

Arrivés à un détour de chemin, nous aperçûmes un aigle de forte taille posé à cinquante pieds au-dessus de nous, sur un quartier de roc en saillie. Il paraissait ne pas se douter de notre présence, et sa poitrine me présentait un si beau point de mire, que je ne pus résister au désir de lui envoyer un coup de revolver. Je fis feu et l’atteignis, il s’envola lourdement et alla tomber dans le ravin. Mais au même instant, mon cheval effrayé par cette détonation soudaine, qui fit gronder les échos de la montagne, se jeta brusquement à droite, et je me trouvai un moment suspendu pour ainsi dire au-dessus de l’abîme, l’un des pieds de derrière de mon coursier battant dans le vide. Piquant alors vigoureusement des deux, en assénant sur la croupe de ma monture un coup vigoureux avec le pistolet que j’avais encore en main, je me retrouvai d’un bond de l’autre côté du sentier, et j’aperçus alors M. de Cissey tout ému du danger que j’avais couru. Pendant tout le temps de mon voyage au Far-West, j’avais été tellement habitué à monter des chevaux qu’un coup de feu tiré contre l’oreille n’aurait pas effrayés, que j’avais cette fois oublié les précautions indiquées par la plus vulgaire prudence à l’égard d’un animal dont je ne connaissais pas encore toutes les allures.

Je rechargeais mon arme avant de continuer notre route, lorsque je vis arriver, descendant vers nous, un homme et une jeune femme. L’homme avait une longue barbe et de longs cheveux grisonnants. Il s’appuyait sur le bras de sa compagne ; lorsqu’il passa près de nous, je remarquai qu’il était aveugle. Il avait une figure belle et expressive. Des rides profondes, creusées plutôt par la souffrance que par l’âge, sillonnaient son front et ses tempes. Son costume était celui des mineurs, mais usé et délabré. La jeune femme était petite et brune ; elle avait le teint hâlé ; un chapeau de paille grossière abritait son visage contre les rayons du soleil qui, selon toute évidence, ne l’avaient pas toujours respecté ; ses vêtements simples, mais propres, constituaient la mise d’une ouvrière de nos villes.

En les voyant venir ainsi à nous, lui incertain dans sa marche, et dirigeant dans le vague ses yeux éteints ; elle pleine de sollicitude, et paraissant entourer ce vieillard d’affection et de soins, je crus apercevoir un nouvel Œdipe, une autre Antigone. Le paysage prêtait aussi singulièrement à l’illusion.

Nous nous rangeâmes pour les laisser passer. M. de Cissey adressa à la jeune femme quelques paroles en anglais. Elle lui répondit dans la même langue, mais avec peine et avec un accent français. Notre intérêt devint alors beaucoup plus vif, et nous les interrogeâmes longuement.

C’était bien deux Français, le père et la fille. Ils se nommaient P… Le père était en 1848 ouvrier ciseleur à Paris. Les évènements l’ayant laissé presque sans ouvrage, il partit pour New-York avec sa femme et sa fille encore enfant. Il y vécut pendant six années du produit de son travail. En 1854, la mère mourut ; sa maladie fut longue et épuisa la plus grande partie des ressources du ménage. La vue du père commençait aussi à s’affaiblir, et la main qui dirigeait son burin devenait de moins en moins sûre. Il entendait depuis longtemps parler des trésors californiens ; il voulut aller leur demander un peu de leur or. Il partit avec sa fille et une cinquantaine d’émigrants. Après un voyage de quatre mois, il arriva en Californie en suivant la route de la rivière Humboldt.

Quelques-uns de ses compagnons allaient tenter la même fortune, ils se l’associèrent, et, après quelques sondages, ils ouvrirent une mine auprès de Nevada. Le douzième jour, après le commencement des travaux, une explosion d’un fourneau rendit P… complètement aveugle. A bout de ressources, sans argent, il vécut pendant quelque temps de la charité publique. Il se rendit enfin à Downiéville, où quelques travaux de couture et de blanchissage, exécutés par sa fille, avaient défrayé leurs besoins. Mais il avait le regret de la patrie, et voulait mourir en France. Il résolut de gagner San-Francisco, tantôt à pied, tantôt recueilli sur des charriots. Là, peut-être, pourrait-il s’embarquer, et sentir encore sous ses pieds la terre de France, qu’il ne pouvait plus voir.

Cette misère nous avait émus. Il y avait là, à trois mille lieues de la patrie, dans une gorge de la Nevada, deux Français à soulager. Nous leur donnâmes assez d’argent pour vivre jusqu’à San-Francisco, et nous leur promîmes qu’aussitôt notre retour nous demanderions pour eux un passage gratuit au consul français.

Disons de suite que deux mois plus tard notre demande fut accueillie. L’aveugle et sa fille sont de retour à Paris ; et leur reconnaissance est peut-être un des fruits les plus doux de notre voyage.

A Downiéville, nous quittâmes la Sierra pour descendre dans la plaine, traverser la vallée du Sacramento et reprendre, vers le nord, la route que nous avions suivie lors de notre arrivée en Californie. Nous abandonnâmes de nouveau cette voie à Shasata, pour rentrer dans les montagnes situées à notre gauche, entre le Sacramento et la mer, et gagner les placers du nord, en commençant par Weaverville, où l’on trouve l’or dans un gravier tellement serré que la pioche l’entame difficilement. Nous descendîmes ensuite la rivière de la Trinité jusqu’à la rivière Klamath, en visitant successivement Rigdeville, Centreville et Scottbar. Dans chacune de ces exploitations, on trouve l’or dans des terrains divers, qui diffèrent eux-mêmes de ceux exploités dans le Sud. Rigdeville a donné d’abord de bons résultats ; il fut ensuite abandonné presque complètement. De nouvelles découvertes l’ont remis en faveur. On y trouve l’or dans une terre glaise mêlée de cailloux.