En effet Hartwood riait en se tenant les côtes, de manière à me dérider moi-même.
Quand cette hilarité fut apaisée, il reprit :
Nous dépouillâmes les deux animaux, et Lefranc me fit présent de la peau de l’ours mâle. Depuis trois mois, elle m’a servi de lit de camp. Je l’ai apportée à San-Francisco, et je vous prierai de l’accepter comme un souvenir des heures que nous avons passées ensemble au désert, et un témoignage d’affectueuse gratitude.
Je serrai la rude main du trappeur, en l’assurant que rien ne pouvait m’être plus agréable ; et le priai d’accepter en échange ma carabine Devismes, dont il avait apprécié plus d’une fois la précision et la longue portée.
— Mais, lui dis-je, comment avez-vous été amené à faire un voyage à la rivière Frazer.
— Si Lefranc, reprit-il, est devenu assez riche pour fonder une habitation, avoir des gens à lui et acheter des bestiaux, ce n’est pas en travaillant comme je l’ai fait presque toute ma vie pour le compte des autres, ou en chassant et trappant tout seul ; métier où j’ai péniblement amassé en une vingtaine d’années cinq ou six mille dollars. Mais Lefranc a quitté le colonel Frémont en Californie, et a gratté par-ci par-là, et dans un bon moment, l’épiderme de la terre de l’or. En deux années, il a amassé soixante mille dollars, tandis que Hans commerçait pour le compte de son maître, en vendant aux émigrants, sur les placers, les objets de première nécessité ; et dans un temps pareil, c’est-à-dire, il y a huit ans, lorsqu’on se mettait à deux pour faire une fortune, cela allait quelquefois vite.
Or Lefranc, qui depuis quelque temps, entendait les allants et venants parler du Frazer, mourait d’envie de voir ce nouveau pays. Quant à moi, je l’avais parcouru en partie, comme attaché à la compagnie américaine des fourrures. Notre réunion imprévue lui paraissait une excellente occasion pour faire le voyage, et il fit tant que je me laissai aller d’autant plus facilement, que MM. Wyde, Sheppard et Butler m’avaient donné congé jusqu’au mois d’août, époque où nous devions reprendre par une autre route le chemin de Saint-Louis en Missouri.
CHAPITRE XIII.
La colonie anglaise. — Départ pour le Frazer. — La rivière Okanagan. — Une discussion à coups de fusil. — Les Indiens de la Colombie anglaise, mœurs et caractère. — Les volontaires français. — La rivière Frazer, description. — L’or du Frazer, exploitation. — Retour en Europe.
Nous partîmes tous deux, et seuls, dans la première quinzaine de mars, laissant l’habitation à la garde de Hans Rubner. Nous nous dirigeâmes sur le lac Pyramide, dont nous suivîmes les bords ; nous rejoignîmes ensuite la route de l’émigration, que nous quittâmes à l’extrémité nord de la Sierra-Nevada, au point où ce chemin tourne vers le sud. Cinq jours après, nous étions à Ireka, où nous espérions nous joindre à un parti de mineurs. Nous aurions pu éviter ce détour en traversant le désert qui sépare la chaîne Cascade des Montagnes-Bleues, et arriver ainsi au fort Walla-Walla. Mais j’avais parcouru une fois cette contrée, et je savais que, même au mois de mars, où les sources sont élevées par suite de la fonte des neiges, nous trouverions peu d’eau. Je savais aussi qu’il eût été imprudent à deux hommes de s’engager au milieu des Indiens Nolèles, qui habitent cette partie de l’Orégon. De son côté Lefranc, qui maintenant était riche et propriétaire, ne paraissait plus aussi disposé à jouer sa vie que lorsqu’il ne possédait qu’un rifle pour toute fortune.