Hans Rubner est un Allemand d’une cinquantaine d’années, émigré fort jeune en Amérique avec ses parents, et qui depuis quinze ans s’est attaché à Lefranc et l’a accompagné dans toutes ses expéditions. Au lac Bigler, il est le majordome de l’habitation ; et son maître a en lui la plus entière confiance, justifiée d’ailleurs par le courage et l’intelligence de ce brave garçon. Hans Rubner a une abondante chevelure, une barbe épaisse, laissant cependant apercevoir une bouche meublée de dents blanches, qui, lorsqu’elle rit, se fend jusqu’aux oreilles ; de petits yeux ronds de couleur grise et toujours en mouvement. Au demeurant, il est taciturne, aussi sobre de gestes que de paroles. Toute l’activité de sa personne semble s’être concentrée dans ses yeux. J’ai voulu vous dépeindre ce garçon, afin que vous puissiez mieux apprécier sa mine grotesque dans l’anecdote suivante :
Au commencement de mars, la neige ayant disparu dans la plaine sous les rayons d’un soleil plus chaud, l’herbe commença à pousser, et les bestiaux furent conduits aux pâturages. Un jour, en leur faisant sa visite quotidienne, Hans s’aperçut de la disparition d’un jeune taureau. Après quelques recherches, on trouva l’animal à moitié dévoré dans un ravin. D’après les traces laissées sur la terre humide, il reconnut facilement que le meurtrier était un ours gris de la plus forte taille. En suivant avec soin la piste, il fut conduit à cinq milles dans la Sierra, auprès d’un massif de rochers qui recelaient évidemment la tannière du Grizzly. Il nous raconta l’évènement le soir même, et nous décidâmes que, sans tarder, nous irions le lendemain dénicher cet incommode voisin.
En effet, le lendemain nous partîmes avec Hans. Arrivés au lieu désigné, nous examinâmes avec soin le massif de rochers. Partout où il y avait de la terre ou du sable, les traces étaient visibles ; la masse rocheuse se reliait à d’autres parties de la montagne par un col étroit qui fut d’abord visité avec soin et ne nous offrit aucune retraite capable de recéler le maraudeur. C’était donc dans le massif principal que nos recherches devaient être circonscrites. Des gradins naturels conduisaient à une trentaine de pieds en haut des rochers. L’animal pouvait avoir son repaire dans la partie élevée. Hans fut chargé de l’explorer, tandis que nous nous réservions les autres points. Si Hans découvrait quelque chose, il devait nous avertir et nous accourions de suite à son aide.
Au bout de cinq minutes, nous trouvâmes entre deux roches une excavation qui, au premier abord, semblait n’avoir point de profondeur. Mais à peine y était-on engagé qu’elle tournait brusquement et offrait un long couloir qui paraissait se diriger par une pente rapide vers le haut du rocher. Nous nous concertions à voix basse, lorsque nous entendîmes tout-à-coup deux coups de feu et des rugissements, qui nous annonçaient que Hans était aux prises avec l’animal.
En deux sauts, nous fûmes en haut des rochers et nous trouvâmes le pauvre Rubner dans une position où il faisait une si drôle de mine, que j’en riais de bon cœur en épaulant mon rifle. Jugez-en.
Hans était ait occupé à examiner les lieux, quand il entendit souffler derrière lui. D’une cavité qu’il n’avait point encore aperçue sortait un ours monstrueux qui se dirigeait vers lui. Rubner lui envoya ses deux coups de feu en plein poitrail. Mais l’animal continua à marcher sur lui, suivi bientôt d’un ours femelle. Ce monsieur venait de prendre femme et c’était probablement à célébrer les noces qu’avait servi le taureau de mon ami Lefranc.
Que pouvait faire le pauvre Hans. Il n’avait pas de revolver, et il savait que, les recevoir avec son bowie-knife, ce serait exactement comme s’il grattait à coups d’épingles le dos d’un buffalo. Il jeta donc son arme, et tourna les talons. Heureusement pour lui que, à cinq pas de là, poussait entre deux roches, un jeune pin dont la foudre ou le vent avait brisé la tête à une quinzaine de pieds du sol, en laissant trois ou quatre branches presque dénudées, ce qui lui donnait l’aspect d’un juchoir à poules. Hans y monta rapidement, si haut qu’il put monter, comme chantent encore les gamins français au Canada.
Il était temps, madame et monsieur arrivaient au même instant au pied de l’arbre, et je ne répondrais pas que le talon gauche de Rubner, un peu en retard dans le mouvement, n’ait reçu à travers son gros soulier une bonne estafilade. Mais enfin Hans était à peu près à l’abri ; car vous savez que les ours gris ne montent point aux arbres.
Quand nous arrivâmes, Hans était à cheval sur la dernière branche, embrassant vigoureusement le tronc, tandis que les deux bêtes enragées, debout contre l’arbre, le secouaient comme un prunier, et de temps en temps allongeaient à leur gibier de vigoureux coups de patte qui passaient à peu de distance de ses souliers. Debout, l’ours mâle avait bien huit pieds de haut, et quand il allongeait la patte, il fallait encore compter deux pieds en plus. Si nous n’étions pas arrivés lestement, ils n’auraient pas tardé, je pense, à jeter bas l’arbre et son fruit. Mais nous rétablîmes de suite les affaires du pauvre Rubner. D’abord, au moment où j’ajustais le mâle, il s’abattit lourdement. Il était mort des deux balles de Hans. Nos quatre coups de feu arrivèrent presque en même temps sur la femelle, dont un, si bien ajusté derrière l’oreille, que la bête battit un moment l’air de ses deux pattes, et tomba sans vie.
Quand l’affaire fut terminée, mon ami Lefranc et moi, en voyant la mine effarée de Hans et sa position sur le sapin, où il ressemblait à s’y méprendre à un singe, nous partîmes tous deux d’un formidable éclat de rire, que nous calmâmes avec beaucoup de peine, et dont j’ai maintenant encore une légère réminiscence.