— Vous savez, dit-il, qu’en vous quittant, il y a neuf mois, j’avais l’intention de passer l’hiver auprès du lac Bigler, où s’était établi un Canadien français, de mes amis, nommé Lefranc, avec lequel je m’étais lié lorsque nous explorions la Sierra-Nevada dans la troupe du colonel Frémont. Je parvins chez lui dans les premiers jours de novembre. A mon arrivée, je trouvai mon ami Lefranc assez bien installé dans une maison en bois, qu’il s’était construite non loin du lac.

Là, comme le terrain n’appartenait à personne, si ce n’est peut-être aux Indiens, propriété dont on s’inquiète d’ailleurs assez peu, Lefranc s’est adjugé six cents acres d’excellentes terres et pâturages, où les bois n’existent que pour l’ornement, c’est vous dire qu’il n’a point eu à perdre de temps à défricher et à sarcler son domaine. J’y ai trouvé en arrivant trois cents têtes de bestiaux, une cinquantaine de chevaux, et douze domestiques, que j’appellerai plutôt des engagés, tous gaillards solides et éprouvés, auxquels les Indiens et les ours gris ne font pas peur.

L’habitation de mon ami Lefranc, dont les pins et les cèdres ont fait tous les frais comme matériaux, est solidement construite au bas d’une vallée qui aboutit au lac, et protégée des vents froids de la Sierra par une muraille de rochers de quatre cents pieds de hauteur, garnie au sommet d’énormes pins. Cette maison peut résister à l’attaque de deux mille Indiens. Il faudrait le canon pour l’entamer, à moins que ces diables rouges ne se décidassent à y mettre le feu, ce qu’ils pourraient toujours faire par des moyens à eux, malgré les treize bons rifles qui la défendent. Elle est vaste, avec de bons hangars pour les chevaux, et de bons logements pour les hommes.

Derrière les palissades de clôture s’étendent pendant l’été de vastes champs de pommes de terre, un peu de maïs, de l’orge, du blé, qui poussent là, comme si Dieu les avait bénis. Le lac fournit à Lefranc de magnifiques saumons, la campagne lui donne d’excellent gibier, beaucoup de daims et de cerfs, quelques bisons au mois de juillet, et quand il lui plaît de manger un jambon d’ours noir, la forêt n’est pas loin. Quelquefois même les jambons viennent au-devant de lui, apportés par leurs propriétaires, qui veulent tâter des ruches à miel. Bref, mon ami Lefranc serait le plus heureux homme du monde, si ces maudits Indiens le laissaient tranquille.

Quelques jours après mon arrivée, je lui ai donné un bon coup de main pour châtier cette vermine, qui devenait par trop entreprenante.

Je vous ai dit que Lefranc avait trois cents têtes de bétail. Tout cela vit et couche en plein air, le plus souvent à la garde de Dieu. Avant l’automne, cent cinquante sur trois cents sont abattues, la viande salée ou boucanée, les peaux passées à la cendre. Tout cela prend le chemin de San-Francisco ou des Etats-Unis. Mais les cent cinquante bêtes qui restent comme reproducteurs ne pouvant être mises suffisamment à l’abri pendant l’hiver, sont exposées aux déprédations des Indiens, à court de gibier pendant cette saison.

Or, un jour, après le repas de midi, un engagé accourut pour nous annoncer que onze vaches et un taureau avaient été emmenés par une troupe d’Indiens, à son nez et à sa barbe, dans la direction de la montagne. Nous prîmes six hommes avec nous et nous partîmes immédiatement. Nous arrivâmes à la montagne, une heure avant le coucher du soleil. Le temps était froid ; la neige tombait déjà sur les hauts plateaux de la Sierra. Nous avions suivi sans peine les traces des ravisseurs, le corps du délit ne pouvant se dissimuler facilement. Nous passâmes la nuit au pied d’un rocher, sans allumer de feu, n’ayant pour nous réchauffer que du rhum, et pour souper de la viande fumée.

Le matin, avant qu’il fît jour, nous tombâmes à l’improviste sur nos voleurs, qui n’étaient encore qu’à moitié chemin de leur village. Ils étaient au nombre de trente environ. En un moment, nous en eûmes dépêché sept, les autres ne demandèrent pas leur reste ; ils détalèrent en abandonnant leur proie. Nous craignions bien de leur part un retour offensif à un certain endroit où nous étions contraints de passer par un défilé fort étroit, et où ils eussent pu nous assommer à coups de rochers. Mais ils se tenaient sans doute pour convenablement étrillés, car ils ne jugèrent pas à propos de nous jouer ce tour. Je ne fus pas fâché de cette petite expédition, j’avais besoin de me refaire la main à l’endroit des Peaux-Rouges.

Une semaine après cet accident, la neige tomba en abondance, et nous confinait souvent à l’habitation. Mais au premier rayon de soleil, nous partions en chasse, et il n’y avait pas besoin d’aller bien loin, car le lac regorgeait de sauvagines, tandis que dans la forêt l’ours noir dormait au gîte, où nous le tuions quelquefois le nez dans sa fourrure.

Vous m’avez dit souvent que vous désiriez chasser l’ours gris. Mais je ne vous souhaite pas de vous trouver dans une position semblable à celle de ce pauvre Hans Rubner, pendant mon séjour au lac.