La rivière Frazer est un cours d’eau qu’en Europe vous appelleriez un fleuve, mais qui n’est en Amérique qu’une rivière de troisième ou quatrième ordre. Elle prend sa source dans les Montagnes-Rocheuses, et se jette, après un cours de cent soixante lieues, dans le détroit de Juan de Fuca, qui sépare la Colombie anglaise de l’île Vancouver. C’est une des rivières que je connaisse, dont la navigation soit la plus pénible. Son cours tout entier est semé d’obstacles, de rapides et de rochers. Les chutes y atteignent, surtout vers le Haut-Frazer, une altitude de vingt ou trente pieds, et il faut vraiment l’adresse des Indiens pour manier leurs immenses canots faits d’un seul tronc d’arbre durci au feu. Aussi la plupart des blancs ont-ils recours aux indigènes pour naviguer sur le Frazer.

On dit qu’à l’embouchure de la rivière il existe une barre que franchissent facilement les navires qui ne tirent que quatorze pieds d’eau ; et qu’ils peuvent remonter à trente milles du fort Langley. Mais je ne saurais l’affirmer, car je n’ai point dépassé le fort Hope, qui est encore à cent vingt milles du Pacifique. Le pays est d’ailleurs très-pittoresque, abondant en pâturages, et souvent couvert d’épaisses forêts composées de bouleaux, de peupliers, de cèdres et de pins. Les bords de la rivière sont tantôt arides et accidentés, tantôt plats et obstrués de fourrés inextricables ; et les mineurs auraient beaucoup de peine à gagner le Haut-Frazer, si la compagnie de la baie d’Hudson n’avait déjà fait ouvrir une route par les rivières Harrisson et Alouette.

Lorsque nous arrivâmes au mois de mai sur le Frazer, nous y trouvâmes beaucoup de gens inactifs, et qui regardaient tout simplement couler l’eau ; car tous les ans la rivière grossit au commencement d’avril, et déborde en mai ou en juin. Ce n’est qu’en août qu’elle commence à baisser, et la saison la plus favorable aux travaux est le mois de septembre ; aussi plus d’un émigrant trop pressé, arrivé en mars ou en avril, a-t-il été forcé de s’en retourner sans avoir pu donner un coup de pioche, et après avoir dépensé les quelques dollars qu’il possédait, car les vivres sont très-chers ; on s’en procure avec beaucoup de peine.

Je ne crois pas que, comme résultats généraux, la rivière Frazer vaille la Californie. L’or, il est vrai, y est assez abondant, on l’a même trouvé en énorme quantité dans certains endroits ; mais à l’époque de mon voyage, et sur tout le cours de la rivière, la moyenne des rendements n’était pas de quatre dollars par jour et par homme.

L’or est plus abondant à mesure qu’on remonte la rivière, aussi les terrains y sont-ils rapidement occupés. Dans la baie du Meurtrier, à quarante milles du fort Hope, nous séjournâmes deux jours dans un village de mineurs, composé d’une cinquantaine de cabanes. Chaque exploitant ne possède que vingt-cinq pieds carrés de terrain. On y trouve l’or dans une proportion croissante, à une profondeur de trois à sept pieds. Mais les pauvres diables meurent de faim sur leur or, et sans les Indiens, qui leur fournissent des pommes de terre et du saumon séché, ils seraient contraints d’abandonner la place.

Au bout de trois semaines de séjour dans la Colombie anglaise, nous dûmes songer au retour. Nous avions complètement écoulé les marchandises achetées par nous à Yreka, et réalisé un joli bénéfice qui comprenait et au-delà nos frais de voyage. Nous hâtâmes notre départ en apprenant par de nouveaux arrivants que les établissements de la rivière Carson semblaient sérieusement menacés par un soulèvement général des Indiens, et nous avalâmes en double la distance qui sépare Yreka du Frazer. A Yreka, je fus contraint de quitter Lefranc et de revenir à San-Francisco pour le 15 juillet, aux termes de mon engagement. Nous nous séparâmes avec peine, car j’aurais été enchanté de l’accompagner jusqu’au lac Bigler, afin de lui donner un coup de main à l’occasion.

Je suis arrivé d’hier ; et ne sachant pas si vous étiez à San-Francisco, je venais à tout hasard vous serrer la main.

Je fus heureux de revoir Hartwood. Jusqu’à mon départ nous passâmes chaque jour quelques heures ensemble. Au moment de monter sur le bâtiment qui m’emmenait vers l’Europe :

— Adieu, me dit-il avec tristesse.

— Au revoir peut-être, lui répondis-je, comme pour alléger la séparation.