Mais, en même temps que nous sommes témoins du mouvement incessant qui amène sur les rives du Pacifique le trop plein du vieux monde, me disait un homme auquel la Californie est redevable d’une partie de sa prospérité, un autre et douloureux spectacle nous frappe en sens contraire : c’est celui de la vieille race californienne battant en retraite devant l’émigration. C’est par bandes plus ou moins nombreuses qu’on voit ces primitifs possesseurs du sol abandonner successivement leurs pénates pour se replier sur la Sonora. Là, leur nature indolente espère retrouver cette morne quiétude qu’est venu troubler l’élément étranger.

Il est profondément triste de voir s’éloigner ainsi de leurs foyers ces caravanes émigrantes. Depuis la conquête américaine, elles se sentent comme débordées, et prennent en dégoût leur propre sol, au moment où l’activité venue du dehors est en voie de le féconder. Elles ferment les yeux devant toutes ces prospérités incomprises, et croient fuir une terre maudite.

Avec son beau climat, ses riches productions, ses vallées fertiles, la Californie est une terre d’avenir, qui n’attend que des bras pour la rendre féconde. Située presque à égale distance de l’Indo-Chine et des archipels océaniens, elle deviendra, entre l’Europe et ses antipodes, le vaste entrepôt des cinq mondes, le point de transit du commerce universel. Ses rivages, aimés du soleil, se livrent mollement aux baisers de cette mer que les navigateurs ont nommée la Mer-Vermeille, lorsque leurs yeux éblouis contemplèrent pour la première fois l’azur de ses flots. Avec le railway du Pacifique, la Californie ne sera plus qu’à trente-cinq jours de l’Europe ; avec l’électricité, quatre heures seulement la sépareront du vieux monde.

Vous, les déshérités de la fortune, vous sur qui pèse la misère ou le malheur, vous aussi qui vous étiolez sans espérance et sans but au milieu de la vie énervante et des mesquines passions des cités, suivez ce flot humain qui roule vers l’Amérique, rompez avec courage ce lien qui, vous attachant au sol natal, y enchaîne tristement votre destinée. Là-bas aussi, on peut être heureux ; là-bas, une terre jeune et fertile n’attend que votre travail et votre intelligence pour vous donner, sinon la fortune, du moins le bien-être, la liberté et ce souverain contentement que procure le devoir accompli. Au milieu de la grande nature américaine, vous vous relèverez plus forts, plus courageux, plus dignes de vous et du rôle que l’homme est appelé à remplir au sein de la création.

Châlons, imp. T. Martin.