Je désire que des observations très sérieuses soient faites à Si Hamza et qu’on ne lui laisse pas ignorer que je ne suis nullement satisfait de son attitude en ce qui concerne les relations commerciales avec le Touat et le Soudan. Il ne tient qu’à lui de me faire modifier mon opinion à son sujet en déployant le zèle qu’il aurait déjà dû mettre au service de mes intentions.

Conformément aux instructions du Gouverneur, le général Durrieu, commandant la subdivision de Mascara, fit venir Si Hamza et lui fit part, avec tous les ménagements que comportait son caractère et sa position importante dans le Sud, du mécontentement du maréchal. Une lettre du général Durrieu[84] fait connaître le résultat des conférences qu’il eut avec le khalifa :

Si Hamza se plaint que trop de monde ait voulu à la fois se mêler de la question qui intéresse M. le Gouverneur général à un si haut degré, l’ouverture du Sud à nos relations commerciales. Combien de fois n’a-t-il pas eu, dit-il, à prêter son concours à des émissaires qui ont traversé son pays pour chercher à pénétrer dans le Sud ; mais ces émissaires n’avaient ni le courage, ni la capacité nécessaires pour réaliser leurs promesses ; ils ont préféré rejeter sur lui l’insuccès dont ils n’avaient à accuser qu’eux-mêmes ; son aide ne leur a jamais manqué. Il se plaint aussi de n’avoir jamais reçu à cet égard de mission nette et définie : on ne lui a jamais dit ce qu’on attendait de lui[85]. Quant il a été chargé spécialement par M. le Gouverneur général de faire venir du Sud une djemaâ des Touareg, il s’y est employé de toute son activité et a eu la satisfaction de la conduire lui-même à Alger. Depuis cette époque, toutes les négociations avec le Sud ont été entreprises en dehors de lui, soit par Laghouat, soit par Biskra, sans qu’il ait eu aucun rôle à jouer. En examinant sa conduite, le khalifa m’assure qu’il ne croit avoir aucun reproche à se faire, et du moment qu’on recherche encore ses services, il est tout prêt à les donner et à mettre en cela à la disposition de M. le Gouverneur général, pour seconder ses vues, tout ce qu’il peut emprunter à sa position politique et religieuse et à sa connaissance personnelle du pays.

D’après le résumé de mes conversations avec lui, voici à peu près à quoi il s’engage : 1o à conduire de sa personne jusqu’à El-Goléa, et au besoin jusqu’à Tidikelt, une mission française de quatre personnes, dont le choix serait naturellement fait par M. le Gouverneur général ; 2o à constituer et gréer un convoi de 50 chameaux destiné à transporter le matériel nécessaire à la mission et des marchandises à lui appartenant, lesquelles, d’après ses calculs, peuvent s’écouler dans le Sud ; 3o à faire arriver la mission de Tidikelt à Tombouctou, par son influence et ses relations avec les chefs des Touareg Hoggar et des Nabeugh. Aujourd’hui, et avant de savoir si un projet de cette espèce sera agréé par M. le Gouverneur général, je n’entrerai point dans les détails qui, d’après Si Hamza, doivent assurer le succès de la mission. Il les a développés devant moi avec une certaine complaisance et des appréciations qui indiquent une grande connaissance du pays à traverser. Je me borne à vous dire que l’époque favorable pour le départ de cette mission, qui serait réunie à Géryville, serait le commencement de novembre.

D’après Si Hamza, une fois arrivée à Tombouctou, pays organisé, où l’autorité est respectée, la mission n’aura plus d’inquiétude à avoir, surtout si elle s’annonce comme attirée par le seul désir de nouer des relations commerciales. Il ne doute pas que si, par ses cadeaux, elle gagne les bonnes grâces du chef de Tombouctou, elle ne parvienne à visiter tous les autres états du Soudan.

M. le Gouverneur général a, sur la nature de la mission à donner à des Européens dirigés sur Tombouctou, des idées plus nettes que celles que je puis avoir. Aussi ne hasarderai-je qu’avec une grande réserve celles qui me sont suggérées par ma conversation avec Si Hamza. La mission, d’après moi, devrait être à la fois politique, scientifique et commerciale. Les éléments qui la composeront devraient donc répondre naturellement à ces conditions. J’y mettrais : 1o un officier instruit, chef de mission ; 2o un homme connaissant la physique, la minéralogie et la botanique ; 3o un médecin ; 4o un commerçant. Tous parlant l’arabe et pouvant sous le costume arabe, qui leur est indispensable jusqu’à Tombouctou, passer au besoin pour des indigènes. Au dire de Si Hamza, le costume européen sera leur meilleure garantie une fois qu’ils seront dans le Soudan. Je ne m’étends pas davantage sur ces détails d’exécution, avant de savoir s’il convient à M. le Gouverneur général de tenter cette entreprise telle que la présente Si Hamza, qui parle de son succès, je le répète, avec une confiance qui me gagne.

Il semble naturel de voir l’exécution au moins partielle de ces projets du maréchal Randon dans le voyage accompli en 1860-62, par le commandant Colonieu[86] et le lieutenant Burin, accompagnés de Si Bou Bekeur, fils du khalifa Si Hamza. Mais Randon n’était plus là ; la mission fut organisée par le Ministère des Colonies, auquel l’Algérie venait d’être rattachée, et le plan adopté diffère sensiblement de celui que Si Hamza avait exposé au maréchal.

Colonieu et Burin s’adjoignirent à la caravane annuelle qui, du cercle de Géryville, se rend dans les oasis septentrionales du Touat, en vue d’y échanger les produits des troupeaux algériens contre les dattes des oasis[87]. Le but de la mission était d’étudier les moyens de développer les relations commerciales avec le Touat et d’y porter des échantillons de nos produits. On partit[88] d’El-Abiod-Sidi-Cheikh au mois de novembre 1860. On suivit l’Oued-Gharbi en passant par Mengoub, itinéraire précédemment relevé par de Colomb. Puis on traversa la région des Meharreg, zone de bas-fonds qui s’étendent au nord de l’Erg. On s’engagea ensuite dans l’Erg, pour aboutir à la petite oasis de Sidi-Mansour, la première palmeraie du Gourara. Assez bien accueillis dans ce ksar, ainsi qu’aux Oulad-Aïach et à Ksaïba, les officiers adressèrent aux djemaâs des principales oasis des lettres les avertissant de leurs intentions toutes pacifiques et de leur désir d’entrer avec les ksour en relations d’amitié et d’affaires[89]. Mais lorsque, se rapprochant de la grande sebkha du Gourara, ils voulurent entrer aux Oulad-Saïd, ils trouvèrent les portes du ksar fermées et les habitants en armes sur les remparts. Il en fut de même à Timmimoun, la principale oasis du Gourara, puis à Taoursit, à Ouakda, et l’exemple fut contagieux. Assurés d’une réception analogue dans toutes les oasis du Timmi, où leurs envoyés avaient été accueillis par des cris de mort, et afin de ne pas empêcher les Arabes de la caravane d’effectuer leurs transactions, les officiers préférèrent ne pas continuer leur route vers le Sud ; après une pointe vers l’Aouguerout, où la réception des Khenafsa, serviteurs religieux des Ouled-Sidi-Cheikh, fut un peu meilleure que celle des oasis berbères, ils revinrent à Géryville en janvier 1861.

A quoi faut-il attribuer l’échec de cette tentative ? On a parlé[90] des inquiétudes des négociants de Timmimoun qui, intermédiaires actuels du commerce, craignaient de se voir déposséder par nos commerçants. Mais la principale cause fut le caractère hybride de ce voyage, qui, comme plus tard la mission Flatters, n’était ni une mission pacifique ni une expédition militaire[91]. Le commandant Colonieu le dit expressément[92] : les populations des oasis, croyant que les envoyés arrivaient en forces, jugeaient la résistance inutile et avaient résolu de subir la loi du plus fort. Mais lorsqu’elles surent qu’ils n’avaient pas de troupes et surtout pas de canons, qu’ils n’étaient accompagnés que d’une escorte de cavaliers indigènes, leur attitude changea du tout au tout, et elles refusèrent le contact avec eux. Le simple retour en arrière d’une mission pacifique passa à leurs yeux pour l’échec d’une expédition qui, devant leur ferme contenance, n’avait pas osé se mesurer avec eux ; ce bruit se répandit rapidement jusqu’à Tombouctou, comme le prouva une lettre du cheikh El-Bakkay au Gouvernement Général de l’Algérie au sujet du mauvais effet produit par cette mission[93]. C’est à partir de ce moment que les Touatiens se tournèrent vers le Sultan du Maroc, espérant de lui protection contre les Français[94].

La relation du voyage de Colonieu et Burin, publiée seulement beaucoup plus tard (1892-94), contient nombre de renseignements géographiques intéressants sur la route parcourue et de données sur le commerce des oasis. En ce qui concerne le commerce transsaharien[95], elle fait justice des illusions trop répandues tant sur son importance que sur la facilité d’en détourner le maigre courant vers nos possessions, puisque le principal objet de ce trafic n’est autre que l’esclave : « Pourquoi, dirent les Ksouriens à Colonieu[96], avez-vous rendu la liberté aux nègres ? Vous avez brisé là notre commerce le plus important. Vous voulez, dites-vous, les produits du Soudan : mais avant tout achetez donc les négresses, nous vous en enverrons, le reste du commerce soudanien n’est rien[97]. »