C’est en 1854 que commence l’ère des travaux de De Colomb ; au mois de décembre, prévenu qu’un fort parti de Doui-Menia s’était réuni pour piller nos tribus, il part d’El-Abiod-Sidi-Cheikh et s’enfonce dans la direction de Figuig, en prenant par le sud des montagnes vers l’Oued-Namous, qu’il coupe à El-Outed. Arrivé à Oglat-el-Hadj-Mohammed, il défait les Doui-Menia et rentre à Géryville.

L’automne de l’année 1856 voit encore de Colomb sur les routes du Sahara ; il était cette fois accompagné du docteur Paul Marès, qui se livra à des observations météorologiques et géologiques, et détermina les altitudes des principales stations. La colonne traversa la région du Chott-Tigri et s’avança jusqu’aux redirs de Meharroug, à 43 kilomètres Nord-Ouest d’Hassi-el-Aricha ; elle revint par la région de Figuig.

En janvier 1857, un voyage pacifique mena de Colomb jusqu’à moitié route entre El-Abiod-Sidi-Cheik et les premières oasis du Gourara. A peine rentré à Géryville, il en repartit aussitôt, emmenant encore avec lui le docteur Marès : « C’est, dit de Colomb[72], un jeune médecin touriste, qui s’occupe beaucoup de géologie et de météorologie. Il désirait autant que moi s’égarer dans les solitudes sahariennes et explorer un pays que jamais pied européen n’avait foulé, et qui semblait promettre bien des révélations, bien des merveilles à sa science favorite. Il nous accompagna et donna à notre excursion une tournure d’exploration savante qui lui seyait à merveille. » Le lieutenant de la Ferronays, adjoint au bureau arabe, se chargea du levé géographique de la route parcourue. Les voyageurs, partant d’El-Abiod-Sidi-Cheikh, suivirent la vallée de l’Oued-el-Khebiz (Oued-Gharbi), passant à Benoud et à Mengoub et s’avançant jusqu’au redir de Metilfa. De là, ils se dirigèrent vers le S. S. E., entrèrent dans la région des dunes et des daïas qui se trouvent à leur lisière nord, et regagnèrent Géryville par la vallée de l’Oued-Seggueur. La relation du voyage de Colomb[73] est fort intéressante et marque un progrès notable des connaissances. L’auteur décrit très bien[74] et à peu près comme on pourrait le faire aujourd’hui, les régions naturelles qu’il a parcourues : chaîne saharienne avec les Kheneg par lesquels débouchent les grands oueds du Sahara oranais ; hammadas avec leur gour « qui s’élèvent, coupés à pic, au-dessus des plaines sahariennes, semblables à ces témoins que, dans un déblai, les ouvriers terrassiers laissent de distance en distance pour que l’ingénieur puisse cuber leur travail ; indices du gigantesque travail de nivellement qui s’est accompli dans ces solitudes ; » vallées des grands oueds avec leur cours souterrain et leurs redirs ; région des daïas où ces grands oueds, sauf l’Oued-Saoura qui tourne la digue, sont arrêtés par les dunes et créent à la lisière des pâturages magnifiques, « magnifiques pour des Sahariens, bien entendu[75] ». De nombreux renseignements sont donnés sur la flore, la faune, les habitants de ces régions, leur genre de vie et leurs légendes. Justice est faite de la légende de la Daïa-el-Habessa[76] qui, au dire des indigènes, engloutissait les voyageurs. Enfin Marès rapportait de ce voyage des documents pour l’étude géologique de la région, dont il traçait peu après lui-même les premières grandes lignes avec beaucoup de sagacité[77]. En 1858, Marès accompagnait encore Cosson dans son exploration botanique des parties méridionales de l’Algérie, et visitait successivement l’Oued-Rir, le Souf, Touggourt, Ouargla et le Mzab.

Le repos de De Colomb fut de courte durée. Une colonne expéditionnaire, réunie sous ses ordres, quittait El-Abiod-Sidi-Cheikh au mois d’avril 1857, se dirigeait vers l’Ouest, en longeant le versant sud des montagnes ; après avoir passé El-Outed et franchi l’Oued-Namous, elle arrivait par le Kheneg-Zoubia en vue de Figuig. Elle parcourait tout le pays des Douï-Menia, s’avançant jusque près de la zaouïa de Kenadsa et du ksar d’Aïn-Chaïr. En 1859, pendant que l’expédition placée sous les ordres du général de Martimprey opérait contre les Beni-Snassen, le colonel de Colomb conduisait une colonne légère jusqu’à Athnacher-Gara-ou-Gara, chez les Beni-Guil, non loin de la région des sources de l’Oued-Guir[78]. En 1860, de Colomb rédigeait un mémoire complet par renseignements sur les oasis du Gourara et du Touat, leur commerce, leurs lignes de communication ; il dressait une carte de ces oasis dont l’exactitude a été vérifiée ultérieurement[79]. Enfin, dans trois rapports sur le décret du 25 juin 1860, il étudiait d’une manière très complète la question du commerce transsaharien ; il montrait les difficultés que soulèverait dans le Sud la création de postes de douanes, déconseillait l’établissement d’agences de commerce au Touat, et proposait de créer des comptoirs à Géryville et plus tard à Laghouat[80].

Cherbonneau rééditait en 1857 un Itinéraire de Touggourt à Tombouctou[81], traduit de l’arabe, qui donnait quelques détails sur le Touat. En 1860, le docteur Maurin[82] racontait le voyage fait au Gourara par un indigène à la solde d’un négociant de Saïda, nommé J. Solari, et recueillait de nouveaux renseignements sur le commerce des caravanes.

Jusqu’à la fin de son commandement, le maréchal Randon n’avait cessé de poursuivre, en les développant et les précisant, la réalisation de ses projets de pénétration économique au Sahara. Il en vint à penser (mai 1858) que la solution de cette question serait indéfiniment ajournée si les négociants du Soudan se trouvaient livrés à l’avidité peu scrupuleuse d’une certaine classe de commerçants. Pour réussir, il ne fallait pas seulement attirer à nous les marchands par la sécurité des routes, il fallait y joindre la loyauté dans les transactions. Dans ce but, le maréchal fit appel au concours d’une maison de commerce importante et se recommandant par sa haute moralité, la maison Lafon et Cie de Marseille. Un de ses membres, désigné particulièrement par sa longue pratique des choses algériennes, L. Bourilhon, fut chargé d’exposer au Gouvernement les combinaisons commerciales qu’il croyait propres à assurer, sous le patronage et avec le concours de l’administration, l’arrivée régulière des caravanes sur les marchés d’Algérie. En même temps, il manifestait aux Ouled-Sidi-Cheikh le mécontentement que lui causait leur peu d’empressement à seconder ses desseins ; des documents inédits, qu’il nous a paru intéressant d’analyser, font connaître les différentes phases de ces pourparlers :

Plusieurs fois, écrivait le maréchal Randon[83], des renseignements qui me sont parvenus m’ont fait connaître le peu d’empressement de Si Hamza, khalifa des Ouled-Sidi-Cheikh, à favoriser nos projets de relations avec le Sud. Loin d’engager, selon mes désirs, les habitants du Touat et du Tidikelt à entrer en rapports avec nous, je crois savoir qu’il les en détourne.

La famille des Ouled-Sidi-Cheikh a gardé dans toute la région saharienne, sur le Gourara, le Timmi et même le Tidikelt, une influence qui ne saurait être contestée. Si le khalifa actuel, Si Hamza, avait voulu mettre à notre service cette influence puissante, nul doute que déjà nous n’eussions atteint notre but ; mais loin de là, nous en sommes encore à chercher les moyens d’entrer en relations, parce que le mauvais vouloir de ce chef tend à neutraliser nos efforts.

En faisant donner à Si Hamza la récompense qu’il ambitionnait avec tant d’ardeur, j’avais en vue non seulement ses services passés, mais surtout ceux qu’il devait rendre. Il n’ignorait pas à cette époque combien je souhaitais établir le courant commercial entre le Soudan et l’Algérie, et ses promesses me laissaient croire qu’il était disposé à me seconder dans cette entreprise. Il paraît non seulement avoir oublié et la récompense et ses promesses, mais encore il semble animé du désir d’entraver nos desseins.

Je vous prie d’inviter M. le Général commandant la subdivision de Mascara à faire connaître à Si Hamza que je suis bien disposé à ne pas subir une telle situation ; que je le rends personnellement responsable des empêchements que les Chaanba pourraient chercher à mettre au parcours des caravanes, ainsi que de tous les bruits fâcheux qui pourraient être lancés dans le pays. Il lui appartient de les démentir et de nous montrer sous notre véritable jour. Je regarderais même l’inaction et l’inertie de Si Hamza comme une protestation contre ce que nous voulons faire.