Le maréchal Randon avait aussi témoigné à Si Hamza le désir de nouer des relations avec les Touareg. En 1854, le khalifa était allé à Ghat et avait décidé divers personnages touareg, appartenant aux tribus des Oraghen, des Ifoghas et des Imanghasaten, à l’accompagner à Alger[60]. L’un d’eux était le cheikh Othman, de la tribu maraboutique des Ifoghas et de l’ordre des Tidjani, neveu de Sidi Ahmed el Bekkay qui avait accueilli Barth à Tombouctou[61]. Cheikh Othman, homme d’intelligence et de cœur, d’un dévouement éclairé et sincère, semble avoir souhaité réellement faire régner la sécurité et la paix — une paix relative — chez les Touareg.[62] Le cheikh fut l’objet de l’accueil le plus favorable de la part du maréchal Randon, auquel il promit une alliance avec la France, en son propre nom et au nom d’Ikhenoukhen, amenokal des Azdjer. Ikhenoukhen, vieillard énergique, guerrier respecté pour sa force, paraît lui aussi avoir éprouvé une certaine sympathie pour les Français[63]. Après un séjour d’un mois à Alger, Cheikh Othman repartit pour le Sud. Sa visite devait être féconde en résultats, puisqu’elle a abouti, comme on le verra, à l’exploration de Duveyrier et au traité de Ghadamès.

Une des principales occupations de Randon était d’établir des relations commerciales avec le Soudan[64]. A son avis, l’arrivée régulière sur nos marchés des caravanes qui, en échange des produits de notre industrie, nous donneraient les matières dont Tripoli et le Maroc profitent seuls, était de nature à procurer à la France d’incontestables avantages. Personne ou à peu près ne mettait en doute, à cette époque, l’importance du commerce saharien et transsaharien, quoique dès 1854 le comte H. de Sanvitale eût émis à cet égard des appréciations assez pessimistes[65]. Quant aux « pays noirs », on s’en faisait une idée assez vague ; on les considérait comme uniformément riches et peuplés ; la renommée antique de Tombouctou attirait particulièrement les imaginations[66].

Cependant c’est seulement en 1860 que furent rapportées les mesures douanières de l’ordonnance du 16 décembre 1843, qui avait interdit toute importation en Algérie par les frontières de terre. Un décret du 25 juin 1860 déclara la ligne Géryville-Laghouat-Biskra ouverte à l’importation en franchise de droits de douane des produits naturels et fabriqués originaires du Sahara et du Soudan.

Les projets de Randon se résumaient en ceci : étant donné que des échanges s’effectuent avec le Soudan à travers le Sahara, attirer les caravanes vers les possessions françaises, et frayer également à des caravanes parties de nos possessions le chemin du Soudan. Ce résultat devait être obtenu autant que possible d’une manière pacifique, en agissant à l’Ouest dans la vallée de l’Oued Saoura, à l’Est dans la vallée de l’Igharghar, en pénétrant à In Salah et à Ghadamès. D’où un double objectif des explorations : le Touat et Ghadamès. Nous allons passer en revue successivement les tentatives faites dans ces deux directions, en commençant par celles qui furent dirigées vers le Sud-Ouest.

I

C’est sous le patronage du khalifa Si Hamza que le général de Lussy de Pelissac, commandant par intérim la province d’Oran, proposa en 1853 de pousser une mission d’exploration au Gourara, qui serait confiée au sous-lieutenant Dastugue, adjoint au bureau arabe de Mascara. Cet officier devait partir avec la caravane annuelle des Trafi, et le terme extrême du voyage devait être Timmimoun. Là, le lieutenant Dastugue recueillerait une foule de renseignements, principalement sur Insalah, sur l’importance du commerce qui s’y fait et sur les routes qui y conduisent. Les événements politiques qui se déroulaient dans l’Extréme-Sud empêchèrent les nomades d’envoyer des caravanes au Gourara à la fin de 1853, et le projet d’exploration présenté par Dastugue ne fut pas exécuté. Mais Dastugue est un des officiers qui ont le plus fait pour la connaissance scientifique du Sud-Ouest Algérien, un de ceux dont les travaux, aujourd’hui encore, présentent le plus d’intérêt. Plus tard colonel, puis général, il a recueilli et publié avec intelligence des données sur le Sahara orano-marocain[67] ; il a donné notamment un excellent travail sur la géographie du Tafilelt, d’après des renseignements recueillis en 1859-61.

En 1854, de nouveaux essais furent projetés ou tentés dans la direction de Tombouctou. Un indigène appartenant à la famille des Cheurfa d’Ouezzan, El Hadj Mohammed ben Ahmed el Ouezzani, qui avait déjà fait pour son compte à différentes reprises le voyage de Tombouctou, était chargé d’une mission dans le Sud en vue de lier des relations avec ces régions et de préparer les moyens d’y expédier plus tard des caravanes. Cet individu, après une absence de quatre mois et demi, forgea un récit de voyage, un itinéraire à Tombouctou, et présenta un morceau de houille soi-disant trouvé dans les environs d’In-Salah, mais pris en réalité au Maroc. Sa fable fut découverte et on put reconnaître l’inutilité de cette mission[68].

Le géographe Mac-Carthy fut aussi chargé de se rendre à Tombouctou par le Sahara. C’était un homme original et intéressant, le prototype, dit-on, du Vandell dont Fromentin, dans Une année dans le Sahel, a retracé la physionomie. « Chez Vandell et chez Mac-Carthy, même ouverture d’esprit et même curiosité de toutes choses, même insouciance et mépris de la vie matérielle, même philosophie douce et tranquille, même négligence à utiliser les matériaux péniblement amassés[69]. » Au milieu des préparatifs de départ de Mac-Carthy, des renseignements venus de Gourara présentèrent le voyage comme trop périlleux. Il sembla préférable d’attendre le résultat des efforts tentés à la même époque pour nouer des relations avec le Touat, avec les principaux personnages touareg et même avec les notables de Tombouctou. En attendant, on proposa à Mac-Carthy d’explorer le Sahara central en partant de Tripoli, et de rentrer en Algérie par le Touat, si auparavant une caravane parvenait à y effectuer un premier voyage comme on l’espérait. Cet itinéraire ne fut pas plus exécuté que le précédent. On prétend que, plus de vingt ans après, le biscuit préparé pour l’expédition existait encore et que Mac-Carthy parlait toujours de son prochain départ. S’il n’exécuta aucun de ses grands projets, il renseigna et guida souvent les explorateurs. Devenu conservateur de la bibliothèque d’Alger après Berbrugger, Mac-Carthy prit notamment une grande part à la préparation scientifique du voyage au Maroc du vicomte de Foucauld : ceux qui ont fréquenté la bibliothèque à cette époque savent combien les conseils du vieux savant furent précieux à l’illustre explorateur.

D’autres propositions furent faites pour le voyage à Tombouctou, qui hantait à ce moment les esprits, et pour lequel la Société de Géographie de Paris avait voté quelques fonds. Vignard, chef du bureau arabe départemental de Constantine, se mit sur les rangs, ainsi que Cusson, d’Oran. Un israélite d’origine allemande, nommé Joseph Benjamin, domicilié à Oran chez le grand rabbin, demanda les moyens de parcourir le Sahara pour y retrouver les tribus perdues d’Israël ; l’enquête faite démontra qu’on avait affaire à un personnage suspect, et on l’embarqua pour Marseille. Un certain Auguste Krafft, né à Mulhouse, et se recommandant de la grande duchesse Stéphanie de Bade, ne mérite pas plus d’intérêt[70]. En 1856, un habitant du Touat, El Hadj Abd el Kader ben Aboubekeur, de passage en Algérie, fut chargé de lettres pour les principaux personnages de son pays ; il revint en Algérie, où il reçut 1.500 francs de gratification, mais ne rapporta aucune réponse. Ainsi les grands projets de traversée saharienne dans la direction de l’Ouest n’avaient donné aucun résultat.

Il en est autrement des expéditions moins ambitieuses de De Colomb, un des hommes qui ont le plus contribué à nous faire connaître le Sud-Ouest Oranais. Il convient de rappeler les travaux de cet officier, en y rattachant ceux de ses collaborateurs et de ses compagnons, notamment le docteur Paul Marès et de la Ferronays[71].