Un événement considérable dans l’histoire des découvertes géographiques s’accomplissait alors. Un des plus grands voyageurs des temps modernes, Barth, effectuait sa magnifique exploration à travers le Sahara et le Soudan (1850-1855). « Il faudrait de longues pages[49] pour faire ressortir les nombreux résultats du voyage de Barth. Avant lui, tout n’était que fables ou données vagues sur l’Afrique centrale et ses habitants ; il était réservé à Barth de rapporter au monde civilisé des notions précises aussi bien sur la région du Tchad que sur le Sahara, de fixer la géographie encore incertaine de ces pays, d’étudier l’histoire des tribus qui les habitent, enfin de recueillir des renseignements d’une valeur inestimable sur l’ethnographie, l’histoire ancienne et l’état politique des vastes étendues de territoire qu’il a parcourues. » Il est le premier et le plus grand des explorateurs vraiment scientifiques du continent noir[50].
Vers la même époque paraissaient en Algérie, sous les auspices du Gouvernement général, deux des ouvrages les plus remarquables qui aient été publiés depuis la conquête : la traduction de l’Histoire des Berbères d’Ibn-Khaldoun[51] par de Slane (1852), et la grammaire de la langue des Touareg par Hanoteau, commandant supérieur du cercle de Dra-el-Mizan[52]. Le premier de ces ouvrages faisait connaître le document capital sur l’histoire et les traditions des populations sahariennes, le second nous initiait à leur langue ; Duveyrier a pu contrôler l’exactitude de la grammaire de Hanoteau et il a rendu hommage à l’excellence de cet ouvrage[53], comme bien d’autres l’ont fait après lui.
Le gouvernement du maréchal Randon, le voyage de Barth déterminèrent une période des plus actives dans notre œuvre de pénétration au Sahara central, œuvre à laquelle d’autres circonstances, qu’il convient d’indiquer, étaient par ailleurs très favorables.
L’insurrection soulevée en 1852 par le chérif Mohammed ben Abdallah parmi les tribus du Sud détermina la prise d’assaut et l’occupation définitive de Laghouat[54] (4 décembre 1852). Quelques jours après, les habitants du Mzab, redoutant des représailles de notre part, en raison de l’hospitalité donnée par eux au chérif Mohammed, prirent la résolution d’entrer en négociations avec nous.
Dans une convention du 24 janvier 1853, décorée plus tard du nom de traité, mais qui mérite bien mieux le titre de capitulation[55], Randon posait aux Mozabites ces conditions : « Il ne saurait être question, disait-il, d’un traité de commerce entre vous et nous, mais bien nettement de votre soumission à la France. En dehors de cette pensée, il ne peut y avoir aucun arrangement. Vos ressources de toute espèce nous étant connues, chaque ville ne paiera que ce qu’elle doit raisonnablement payer. Comptés dès lors comme nos serviteurs, notre protection vous couvrira partout, dans vos voyages à travers nos tribus et pendant votre séjour dans nos villes. Nous ne voulons en aucune façon nous mêler de vos affaires intérieures ; vous resterez à cet égard comme par le passé. Nous ne nous occuperons de vos actes que lorsqu’ils intéresseront la tranquillité générale et les droits de nos nationaux et de nos tribus soumises. » Ainsi le maréchal Randon trouvait dès le premier jour la véritable formule qui doit présider à nos relations avec les populations sahariennes, formule dont on s’est trop souvent écarté depuis, soit en traitant de puissance à puissance avec les Sahariens, soit en intervenant à outrance dans leurs affaires intérieures.
Peu après, Renou, collaborateur de l’Exploration Scientifique de l’Algérie, après une excursion d’Alger à Laghouat, se décida, sur les conseils du général Yousouf, commandant les troupes indigènes, à pousser jusqu’au Mzab. Il partit de Laghouat en compagnie du lieutenant Carrus, chef du bureau arabe, et se rendit à Berrian, où il fut parfaitement accueilli ; il profita de son séjour dans cette localité pour en déterminer la longitude et la latitude.
C’est à partir de cette époque que les Ouled-Sidi-Cheikh commencent à jouer un rôle considérable dans nos projets de pénétration. On songe d’abord à se servir d’eux pour ces projets, et des résultats dont on ne saurait méconnaître l’importance sont obtenus par cette voie. Mais ces résultats ne sont pas aussi complets qu’on l’avait espéré, d’abord parce que, comme on le verra, ils ne s’y prêtent pas toujours sans réticences et sans hésitations, puis parce qu’on s’exagère, peut-être sur leurs propres indications, leur pouvoir sur les populations sahariennes et qu’on leur demande plus qu’ils ne peuvent donner.
Le chef de la branche aînée des Ouled-Sidi-Cheikh était alors Si Hamza ben bou Bekeur. Ce personnage[56] était d’une humeur très versatile, tour à tour sérieux et capricieux comme un enfant gâté ; malaisé à mettre en selle, mais y restant des journées entières ; curieux comme une femme ou indifférent à l’excès ; aujourd’hui flexible comme un roseau, demain ferme comme un chêne. Cependant sous cette versatilité apparente se cachait une rare ténacité lorsque ses intérêts étaient en jeu. Enfin, un des traits les plus frappants de son caractère était son extrême avidité ; il entassait dans ses magasins, où ils se perdaient sans profit pour personne, les dons en nature qu’il recevait des indigènes et ne craignait pas de s’abaisser en faisant le commerce des œufs d’autruche. Malgré ces graves défauts, il faut convenir avec M. Jules Cambon[57] que « Si Hamza montra, dans le cours de sa vie, une grandeur peu commune, associa sa cause à la nôtre et nous témoigna une fidélité dont on ne s’est peut-être pas toujours souvenu. Il détruisit le sultanat d’Ouargla pour le remettre entre nos mains et fut ainsi le principal agent de notre expansion dans l’Extréme-Sud. »
L’ambition de Si Hamza était de commander à tout le Sud, sinon jusqu’à Tombouctou[58], du moins depuis Ouargla jusqu’au Touat. En 1852, il fut investi d’un grand commandement et nommé khalifa. En même temps, on plaçait auprès de lui un officier pour jouer le rôle de nos résidents actuels dans certains pays de protectorat ; on choisit le lieutenant de Colomb, qu’on chargea de le guider et de l’initier à nos exigences administratives. La mesure fut complétée par la création d’un poste à El-Biodh (Géryville), où s’installa le lieutenant de Colomb avec une petite garnison. Cet officier reçut d’abord le titre de « chef politique », titre qui se transforma au fur et à mesure que l’organisation du nouveau commandement se développait, et devint successivement celui de chef de poste en 1853, chef d’annexe en 1854, commandant supérieur en 1855.
A peine installé, le nouveau khalifa fut appeler à coopérer à la lutte engagée avec Mohammed ben Abdallah et dut, avec ses contingents, poursuivre les Larbaâ et les Ouled-Naïl qui avaient pris fait et cause pour le chérif ; il en vint à bout pendant que nos troupes assiégeaient Laghouat. Quelques mois plus tard, à la fin de 1853, Si Hamza, bientôt suivi par le colonel Durrieu et une colonne légère, nous faisait sans coup férir traverser Metlili, le Mzab, et planter pour la première fois notre drapeau sur les vieilles kasbas de Ngoussa et de Ouargla. Il tenait ainsi la promesse qu’il avait faite de conquérir pour nous l’Extrême-Sud[59].