Les journaux de route de Duveyrier, c’est-à-dire les volumes de notes d’où a été tiré le livre des Touareg du Nord, étaient demeurés inédits : M. Ch. Maunoir s’était proposé de combler cette lacune en faisant connaître un des principaux journaux, celui du 13 janvier-15 septembre 1860. Son œuvre interrompue par la mort, a été achevée par M. Henri Schirmer[118]. Dans ces notes, Duveyrier se révèle plus vivant que dans le cadre sévère des Touareg du Nord, plus personnel aussi que dans cette encyclopédie écrite sous le contrôle d’un autre et où l’on risque de trouver parfois l’écho d’une pensée qui n’est pas la sienne. Le livre apporte encore du nouveau après 45 ans de découvertes, et fait honneur aux savants qui l’ont fait connaître comme au grand voyageur qui l’a écrit.

On a reproché à Duveyrier, non sans raison, d’avoir apprécié avec trop d’optimisme le caractère des Touareg. Nul n’a contribué plus que lui à propager sur leur compte d’étranges illusions. A sa suite, « on les a dépeints généreux, hospitaliers, pleins de droiture et de franchise, fidèles à leur parole, même vis-à-vis d’un ennemi ; on s’est plu à les parer de toutes les vertus chevaleresques, on leur a fait une auréole d’héroïsme et de poésie[119]. »

Les vrais coupables sont ceux qui ont reproduit son témoignage sans en faire la critique. Les généreuses illusions de Duveyrier s’expliquent par les circonstances exceptionnellement favorables de son exploration. A cette époque, les populations d’au-delà des Areg ne nous craignaient ni ne nous haïssaient ; elles ne voyaient en nous que les successeurs et les continuateurs des deys d’Alger, dont l’autorité politique ne s’était jamais fait sentir de ce côté. Elles étaient du reste rassurées par la présence entre elles et nous de la principauté héréditaire des Ouled-Sidi-Cheikh, et le Sahara n’était encore qu’un grand fief musulman, que notre khalifa Si Hamza administrait à sa guise[120]. On s’explique aussi les sentiments de gratitude, bien naturels chez Duveyrier, pour le marabout d’une rare intelligence qui l’avait protégé et guidé[121]. Enfin, comme on dit vulgairement, il prêtait ses qualités aux autres : « Il était, dit Masqueray[122], doué d’un tact très sûr et né pour se concilier les barbares. Il était devenu l’hôte préféré du chef de guerre de ce peuple sauvage. Le vieux Targui, âgé de près de 80 ans en 1860, et qui mourut centenaire, s’était pris d’une sorte de tendresse pour ce jeune homme imberbe qui osait pénétrer seul dans ces immenses déserts, n’ayant pour armes qu’une politesse parfaite et un mépris absolu de la mort. J’ai eu la bonne fortune de découvrir, dans une lettre de Si Othman, l’impression qu’il avait produite sur l’élément commerçant et maraboutique. Si Othman ne trouvait qu’une chose à reprendre en lui, son extrême courage. Nous ne savions, dit-il, comment faire pour le retenir. »

Le succès de Duveyrier devait-il rester à l’état isolé, ou devait-il être le prélude d’une pénétration pacifique ? C’est ce que l’avenir allait se charger de démontrer. Une belle vie, a-t-on dit, est un rêve de jeunesse réalisé dans l’âge mûr : Duveyrier, qui avait vécu son rêve dans sa jeunesse, n’eut de l’âge mûr qu’amertumes et déceptions. Condamné au repos par les suites de son mal, bien que son intelligence fût redevenue vigoureuse, il passa le reste de son existence à voir s’élever, obstacles sur obstacles, la barrière qui nous sépara si longtemps du Sud. Les bulletins de la Société de Géographie de Paris témoignent qu’il n’avait pas cessé de s’intéresser aux choses du Sahara et d’en parler avec compétence. Quoi qu’on en ait dit, il se rendait parfaitement compte des changements survenus depuis son exploration dans les conditions de pénétration chez les Touareg[123]. Mais, « enseveli lentement[124] dans un passé irrévocable, que de fois a-t-il dû se dire qu’il eût mieux valu pour lui mourir à 25 ans dans la splendeur de sa jeune gloire, quand aucune déception ne l’avait encore frappé ! Pour son coup d’essai, il avait égalé ses devanciers les plus illustres, et depuis il n’avait fait qu’assister à la ruine de son œuvre comme au déclin de sa gloire. La fièvre avait été trop clémente quand elle avait lâché prise sur son corps inutile après son séjour chez les Azdjer. »

Pour profiter des résultats obtenus par le voyage de Duveyrier, on avait songé d’abord à envoyer de nouveau une caravane indigène à Ghat et même à Kano, sous la conduite de Cheikh Othman, puis à installer à Ghadamès un agent consulaire, français ou indigène ; ce dernier projet émanait de Léon Roches. Les lettres d’Ikhenoukhen au général de Martimprey et au général Pélissier témoignaient d’ailleurs des meilleures dispositions : « Quiconque de chez vous viendra ici ne rencontrera que le bien, la paix et la plus grande sécurité, soit actuellement, soit dans l’avenir. Dieu soit loué, notre main s’étend jusqu’au Soudan[125]. » Cheikh Othman, à la même époque, vint en France et fut présenté à l’Empereur. On résolut de signer directement un traité d’amitié et de commerce avec Ikhenoukhen, et Ghadamès fut choisi comme lieu de l’entrevue[126]. Une mission, placée sous la direction du commandant Mircher, et dont faisaient partie le capitaine d’état-major de Polignac et l’ingénieur des mines Vatonne, partit de Tripoli pour Ghadamès et y signa un traité par lequel les Adzjer « s’engageaient à faciliter et à protéger à travers leur pays et jusqu’au Soudan le passage des négociants français ou indigènes algériens. » Ikhenoukhen et les autres chefs auxquels on avait donné rendez-vous ne vinrent pas ; la mission les attendit en vain ; seul, El Hadj, frère de l’amenokal, et le Cheikh Othman, avec un chef des Imanghasaten, signèrent la convention, le 26 novembre 1862. La mission Mircher rentra à El Oued par Bir-Ghardaïa, route déjà suivie en 1857 par le capitaine de Bonnemain. Elle rapportait[127] diverses études sur les régions traversées, notamment des travaux géologiques et hydrologiques de Vatonne, des observations médicales recueillies par le docteur Hoffmann, divers renseignements sur l’état politique et social du Soudan, enfin une notice très complète sur Ghadamès, avec un plan exact de la ville et de l’oasis.

Quelle était exactement la valeur de ce traité de Ghadamès ? On a beaucoup discuté sur ce point. Dès le moment où il fut signé, on émit des doutes sur sa portée. On lit dans un rapport du lieutenant Villot, adjoint au bureau arabe de Géryville, du 17 décembre 1862 : « Aucun chef touareg n’est assez puissant pour garantir la traversée du Sahara à quelque prix que ce soit. Gens misérables, vivant sur un sol misérable, disséminés sur des espaces immenses, les Touareg ne reconnaissent aucun chef, si ce n’est les plus habiles à conduire les razzia ». La franchise de ce rapport valut au lieutenant Villot un blâme énergique de ses supérieurs.

On fit remarquer aussi que le traité avait été signé avec des chefs qui n’apportaient en fait de pouvoirs que des assurances verbales[128] et qu’on peut avoir quelques doutes sur un accord conclu « au nom de la nation Touareg » par deux personnages secondaires, alors que les chefs influents ne daignaient ni se montrer ni répondre. Le ministre Rouher s’avançait beaucoup lorsqu’il assurait que ce traité donnait une entière sécurité aux caravanes françaises et algériennes[129]. En admettant même qu’Ikhenoukhen se crût engagé par la convention, « au Sahara, la parole d’un chef n’engage que lui-même et il n’est pas de nation Touareg avec laquelle on puisse traiter[130]. Au reste, ce chef, « dont la main s’étend jusqu’au Soudan », n’a pu, appuyé par presque toutes les tribus, obtenir d’un petit groupe de guerriers la restitution de chameaux pris à une tribu alliée[131]. Enfin le véritable sens de ce traité, s’il en a un, est qu’Ikhenoukhen se réserve le bénéfice éventuel du passage des caravanes françaises. Au Sahara, le droit de protéger, c’est-à-dire de recevoir d’un étranger le prix du passage, se dispute avec la plus grande âpreté[132]. D’ailleurs, nous savons aujourd’hui ce que valent ces traités signés avec des roitelets africains, noirs ou blancs ; ils n’ont d’intérêt qu’en tant qu’opposables à d’autres puissances européennes.

Ceux qui croient à la valeur du traité de Ghadamès répondent qu’on n’a rien fait, du moins au début, pour en tirer parti. « Il fallait, dit Masqueray[133], tenter d’établir un commerce régulier avec les féaux d’Ikhenoukhen et de Si Othman. Les bonnes relations avec les Azdjer nous ouvraient sans combat les deux tiers du Sahara. On pouvait, grâce à leur exemple et par leur intermédiaire, se concilier les Touareg de l’Aïr, leurs voisins ; des négociations de même sorte avec les Ahaggar et les Aouelimmiden auraient pu suivre. En somme, dès 1862, la solution du problème de la jonction de l’Algérie au Tchad et au Niger était sûre, sinon proche encore. Rien de tout cela ne fut tenté. Les Touareg, n’entendant plus parler de la France, la dédaignèrent. Nos adversaires leur apprirent à la braver. » Ces paroles contiennent une grande part d’exagération et d’optimisme ; il faut convenir cependant que, par suite d’une série d’événements, le traité de Ghadamès se trouva rélégué dans les archives ; quand on voulut l’en tirer il était trop tard : il y avait prescription.

Résumons, comme nous l’avons fait pour l’époque précédente, les résultats obtenus pendant la période 1852-1864, au triple point de vue de l’occupation, de l’exploration et du commerce.