L’occupation française, ou tout au moins l’influence française, règne désormais sur presque tout le pays situé au nord des Areg, notamment sur les points importants de Laghouat, Ghardaïa, Ouargla et Touggourt. Ce sont des limites qu’elle ne devait pas dépasser sensiblement jusqu’à la fin du XIXe siècle.

Au point de vue de l’exploration, les travaux de Colomb, de Colonieu et Burin, de Rohlfs, ont fourni des données, encore incomplètes, sur la région oranaise et le bassin de l’Oued Saoura. Les voyages de Bonnemain et Bou-Derba, surtout la belle exploration de Duveyrier, suivie de la mission Mircher, ont fait connaître le pays des Touareg Ahaggar par renseignements, le Tassili des Azdjer, les routes de Ghadamès et Ghat au Souf et à la Tripolitaine. La carte de Duveyrier est le plus important document graphique pour le Sahara central. D’autre part, le Dépôt de la guerre a publié en 1855 une première carte du Sud-Oranais à 1/400.000e en noir, qui a longtemps servi pour la partie méridionale de cette province, et en 1861 une carte du Sahara oriental (région de l’Oued-Rir), également à 1/400.000e.

Au point de vue économique, de merveilleux résultats ont été obtenus par les sondages de l’Oued-Rir. En revanche, toutes les tentatives de commerce transsaharien avec le Soudan et même de commerce saharien sont restées sans efficacité. Elles reposaient d’ailleurs sur une connaissance imparfaite des données du problème. Du côté de l’Ouest, la tentative de Colonieu et Burin n’a servi qu’à aviver le fanatisme des Touatiens ; l’échec a été complet. Du côté de l’Est, les résultats, sans être mauvais, n’ont pas été aussi brillants qu’on l’a prétendu. Il faut remarquer que Duveyrier n’a réussi à entrer à Ghat que sur la recommandation des Turcs de Tripoli. Quant au traité de Ghadamès, sa portée est très contestable. La bonne volonté d’Ikhenoukhen n’est pas certaine, et en l’admettant même, son efficacité reste douteuse.

Peut-être cependant eût-il été possible de tirer parti de la situation, à condition de le faire immédiatement. Il fallait agir au Touat par les armes aussitôt après l’expédition Colonieu et éprouver le traité de Ghadamès en envoyant des caravanes dans la direction de l’Aïr. La puissance des Européens au Sahara, comme aux colonies en général, est surtout une puissance morale, une puissance d’opinion : avant qu’on n’y eût laissé porter de graves et nombreuses atteintes, peut-être eût-on réussi à faire brèche, en quelque sorte par surprise, dans le monde saharien. Mais on le laissa se ressaisir, et les tentatives faites n’eurent d’autre résultat que de jeter les Sahariens dans les bras des Turcs à l’Est, du Maroc à l’Ouest[134]. Le Sahara, un instant entr’ouvert sur les pas de Duveyrier, s’est refermé : l’insurrection des Ouled-Sidi-Cheikh, puis la guerre franco-allemande de 1870, enfin le massacre de la mission Flatters ont tout arrêté, et on peut dire que nous en étions restés, jusqu’aux environs de l’année 1900, au même point qu’en 1864.

Enfin les conditions de la pénétration saharienne se sont trouvées modifiées, vers la même époque, par d’autres facteurs étrangers à l’Algérie. Le gouvernement de Faidherbe au Sénégal (1856-1862) est contemporain de celui de Randon en Algérie. Comme Randon, il cherche systématiquement l’expansion de la colonie ; dès 1863, il indique à Mage et Quintin que leur mission est de préparer la jonction des établissements du Sénégal avec le Niger ; grâce à lui, un obscur comptoir est devenu le point de départ d’un grand empire. C’est alors qu’a commencé l’expansion de la France dans l’Afrique occidentale, qui s’est poursuivie avec de si brillants résultats jusqu’à aujourd’hui. L’ouverture des voies de la côte ne pouvait manquer d’influer sur le commerce transsaharien : « Cheikh Othman me fait remarquer, écrivait Duveyrier[135], que les convois d’or entre In-Salah et Ghadamès sont moins fréquents depuis que M. le gouverneur Faidherbe a donné aux routes du Sénégal une sécurité qu’elles n’avaient jamais connue jusque là, et il craint que la concurrence de nos possessions sénégaliennes n’achève de priver les routes du Nord de ce riche produit. »


[48]C. Rousset, La Conquête de l’Algérie, in-8o, Paris, 1889, II, p. 373. Cf. A. Rastoul, Le général Randon, in-8o, Paris, 1890. Randon, Mémoires, 2 vol. in-8o, Paris, 1875-77.

[49]Paul Vuillot, L’Exploration du Sahara, étude historique et géographique, gr. in-8o, Paris, 1895, p. 41.

[50]Gal-Lieut von Schubert, Heinrich Barth der Bahnbrecher der deutschen Afrikaforschung, in-8o, Berlin, 1897. C’est une biographie intime d’après des papiers de famille. Cf. une notice de Duveyrier sur Barth dans la Revue contemporaine du 28 février 1866. Barth n’a pas encore été l’objet d’une biographie digne de lui.

[51]4 vol. in-8o, Alger, 1852, publiés par ordre du Ministre de la Guerre.