CHAPITRE IV
LA PÉRIODE DU TRANSSAHARIEN (1879-1881)
La question du Transsaharien. — L’ingénieur Duponchel. — La mission Pouyanne (1879) ; Renseignements recueillis par MM. Sabatier et Coyne ; hypothèse de M. Sabatier sur l’Oued-Saoura. — La mission Choisy (1879-80). — Les deux missions Flatters (1880-81). Résultats scientifiques. Véritables causes du massacre de la mission. — Occupation de la Tunisie (1881).
La question de la pénétration saharienne entre dans une phase nouvelle avec les projets de chemins de fer transsahariens. Puisque le Sahara, dans son état actuel, se montrait si hostile et si fermé, n’y avait-il pas moyen d’en faciliter l’accès par des travaux publics et de l’ouvrir en employant les moyens de locomotion modernes ? Puisque le commerce de caravanes s’obstinait à se détourner de l’Algérie et demeurait d’ailleurs insignifiant, ne pouvait-on créer un courant plus intense par la voie ferrée ? Le Sahara, sans valeur économique en lui-même, n’est-il pas la route que suivront, une fois les chemins de fer construits, toutes les richesses du Soudan pour aboutir aux ports de l’Afrique septentrionale ?
C’est à l’ingénieur Duponchel que revient l’honneur d’avoir appelé l’attention de la France sur le Soudan. Assurément, l’idée d’atteindre les régions tropicales par l’Afrique du Nord n’était pas neuve. Dès 1830 avait paru un mémoire signé Augier La Sauzaie « sur la possibilité de mettre les établissements de la côte septentrionale d’Afrique en rapport avec ceux de la côte occidentale, en leur donnant pour point de raccord la ville de Tombouctou[171]. » Dans la préface de la grammaire tamachek de Hanoteau, publiée en 1860, apparaît pour la première fois nettement l’idée d’un chemin de fer transsaharien. On venait d’inaugurer la ligne de Blida : « Qui sait, dit Hanoteau, si un jour, reliant Alger à Tombouctou, la vapeur ne mettra pas les tropiques à six journées de Paris[172]. » Mais ces précurseurs sont à Duponchel ce que Néchao est à de Lesseps : ils ne peuvent lui contester la véritable paternité de son idée.
Dès 1875, Duponchel préconisait la construction d’un chemin de fer d’Alger à Tombouctou par le Touat, en suivant soit l’Oued-Mya, soit l’Igharghar[173]. En 1878, il sollicita et obtint une mission pour étudier la question du Transsaharien. Sa reconnaissance du terrain ne dépassa pas Laghouat, mais il publia l’année suivante un rapport détaillé sur les voies de communication entre l’Algérie et le Soudan[174]. Les plaidoyers enflammés de Duponchel émurent l’opinion. Dans la discussion qui s’en suivit, mille projets se firent jour. Chaque grande route du Sahara eut ses partisans convaincus, d’autant plus intraitables que derrière les arguments scientifiques se cachait la rivalité des principaux ports algériens[175]. Une commission fut nommée par M. de Freycinet, ministre des travaux publics, pour étudier la question[176]. Le résultat des travaux de cette commission fut l’envoi d’importantes missions scientifiques au Sahara : les missions Pouyanne, Choisy et Flatters.
La mission confiée à Pouyanne, ingénieur en chef des mines (1879), était chargée d’étudier un tracé à travers le Sud-Oranais, dans la direction du Touat ; Pouyanne était assisté de M. Clavenad, ingénieur des Ponts-et-Chaussées, et de M. Baills, ingénieur. La mission devait comparer le tracé des trois lignes partant de Tiaret, Saïda et Ras-el-Ma ; elle donna la préférence au tracé par Ras-el-Ma, surtout sous le rapport commercial et politique. Elle aboutit à l’établissement d’un avant-projet jusqu’à Moghrar et El-Outed, mais ne dépassa pas Tiout et ne pénétra pas dans le Sahara proprement dit. Plus au Sud, on avait songé à une mission concertée avec la Société de Géographie d’Oran et confiée à MM. Sabatier et Troyon : on y renonça par crainte d’un rezzou des tribus marocaines.
Les renseignements personnels de Pouyanne s’arrêtent au Kheneg-en-Namous ; au-delà, le rapport de mission contient de très intéressantes informations indirectes sur le Sahara proprement dit[177].
Il reproduit notamment des renseignements indigènes sur un itinéraire du Figuig au Touat, publié par M. C. Sabatier dans le Mobacher en 1876, et d’autres renseignements publiés par Coyne[178], qui donnent l’itinéraire de la ghazzia faite en 1875 sur les Beraber par les Chaanba de Metlili et d’El-Goléa. D’autres renseignements inédits, recueillis par MM. Coyne, Sabatier, Graulle et par Pouyanne lui-même, forment une annexe au mémoire. En utilisant ces documents nouveaux et en discutant les documents déjà connus, Pouyanne est arrivé à dresser une carte à 1/1.250.000e du bassin de l’Oued-Saoura, qui améliore notablement les cartes antérieures.
Sur la région comprise entre le Touat et le coude du Niger, M. C. Sabatier recueillait et publiait aussi des renseignements indigènes. Il émettait l’hypothèse, reprise depuis sous une forme d’ailleurs différente, que l’Oued-Saoura aboutirait au Niger[179]. Ses mémoires, malgré ce que ses conclusions présentent d’un peu aventureux, n’en sont pas moins d’un vif intérêt[180].