I
Le massacre de la mission Flatters marque un nouveau temps d’arrêt dans la pénétration saharienne. Ce temps d’arrêt a plus de gravité et entraîne des conséquences plus fâcheuses que celui qui s’était produit en 1864. En 1864, on nous savait occupés ailleurs ; nous remettions à plus tard pour profiter d’un succès, la convention de Ghadamès ; en 1881, notre effacement ne pouvait être attribué qu’à la timidité et à la crainte, car nous attendions pour tirer vengeance d’un échec, le désastre de la mission Flatters. Aussi l’audace de nos adversaires sahariens, enhardis par notre faiblesse, va-t-elle sans cesse en croissant, et de nouvelles victimes viennent s’ajouter à la liste déjà longue des explorateurs qui ont trouvé la mort dans le Sahara. « Si vous ne faites rien, disait un indigène de Tripoli à M. Féraud, qu’aucun des vôtres n’essaie plus de s’avancer dans le Sud : le Targui, convaincu de votre faiblesse, tuera et tuera toujours les vôtres[214]. »
La Division d’Oran proposait depuis longtemps d’envoyer une colonne dans le Sud pour y montrer notre drapeau[215]. Les événements allaient bientôt se charger de démontrer la nécessité d’une action vigoureuse. C’est alors, en effet, qu’éclata l’insurrection de Bou-Amama, petit marabout indigène qui ne fut en somme que l’habile instigateur d’un grand rezzou. Bou-Amama n’a pas créé de toutes pièces une rébellion ; son action a été la résultante d’une situation telle, qu’à son défaut un autre instigateur plus redoutable eût pu se dresser contre nous. On put alors se rendre compte de la prévoyance du général Cérez, commandant de la division d’Oran, lorsqu’il demandait avec instance, depuis deux ans, l’envoi d’une colonne dans ces régions pour y rétablir notre autorité et y fonder un poste permanent. Dès que les événements le permirent, on reprit le projet d’installation de ce poste. On choisit la localité d’Aïn-Sefra, au centre de la région des Ksour, qui allait nous permettre désormais d’exercer sur la contrée une active surveillance. Mais cette installation demandait à être complétée par une action vigoureuse de nos troupes. En 1881, le général Delebecque reparut dans la région de Figuig, que nous n’avions pas abordée depuis 1870[216]. En 1882, le commandant Marmet, en poursuivant des dissidents, eut un engagement sous Figuig avec les habitants de l’oasis, qui accentuaient de plus en plus leur hostilité. Le général Saussier proposait d’en finir avec ces Ksouriens et d’assurer enfin la sécurité de notre frontière ; mais il ne reçut pas l’autorisation d’agir.
Cependant les velléités d’énergie que nous avions montrées dans le Sud-Oranais, où nous avions poussé jusqu’à Fendi[217], sur la rive droite de l’Oued-Zousfana, et jusqu’à l’Oued-Zelmou, un des affluents supérieurs de l’Oued-Guir, allaient bientôt porter leurs fruits. En 1883, le général Thomassin obtenait la rentrée des Ouled-Sidi-Cheikh Cheraga, éloignés de nous depuis 1864. C’était la fin de cette guerre d’escarmouches perpétuelles qui durait depuis vingt ans[218].
En mars 1885, le général Delebecque décidait d’élever un poste fortifié à Djenien-bou-Rezg, destiné à couvrir les communications qui relient Figuig à Aïn-Sefra à travers les montagnes et à surveiller l’oasis marocaine. Djenien fut occupé en juillet 1885 ; malheureusement, les travaux d’installation du nouveau poste, à peine commencés, durent être interrompus, et le bordj ne fut achevé qu’en décembre 1888. La réserve que nous nous étions imposée en cette circonstance ne pouvait qu’être mal interprétée par les indigènes de ces régions, et c’est ce qui eut lieu en effet.
Entre temps, on s’était décidé à donner au nouveau poste d’Aïn-Sefra toute sa force en prolongeant la voie ferrée jusqu’à ce ksar ; parvenue à Méchéria en 1882, elle atteignit Aïn-Sefra en 1887.
Dans les deux provinces de l’Est, Laghouat et Biskra étaient restées, en somme, les limites de notre occupation effective. Sous prétexte que les Ouled-Sidi-Cheikh avaient tiré du Mzab une partie de leurs approvisionnements pendant l’insurrection, on transforma en annexion le protectorat du maréchal Randon[219]. Cette mesure fut peut-être inutile ou même nuisible, car elle était de nature à compromettre l’avenir de ce pays artificiel[220]. On la compléta en occupant ou réoccupant successivement Touggourt et El-Oued, dans la division de Constantine, et Ouargla dans celle d’Alger. En 1888 fut inaugurée la voie ferrée de Biskra.
Dans l’Oued-Rir, l’exemple donné par la Compagnie de l’Oued-Rir fut bientôt suivi par d’autres Européens, qui y créèrent à leur tour des exploitations prospères. MM. G. Rolland et de Courcival fondèrent la Société de Batna et du Sud-Algérien, qui créa les oasis nouvelles d’Ourir et de Sidi-Yahia (1882), et de Ayata (1884), pendant que la Compagnie de l’Oued-Rir créait Chria-Saïa (1881), et acquérait du capitaine Ben-Driss l’oasis de Tala-en-Mouidi, créée par lui en 1879[221]. De 1856 à 1890, le nombre des oasis de l’Oued-Rir a été porté de 33 à 42 ; le chiffre de la population a doublé. Le nombre des palmiers a monté de 360.000 à 630.000, leur valeur de 1.300.000 francs à plus de 10 millions de francs ; 136 puits artésiens ont été forés suivant la méthode française, débitant plus de 200.000 litres à la minute[222].
Dans la région d’Ouargla[223], depuis 1883, époque où le premier coup de sonde fut donné, 54 sondages ont été tentés, dont la grande majorité a réussi (débit total de 7.440 litres à la minute en 1892). A El-Goléa, des puits artésiens ont été forés avec succès.
En Tunisie, une organisation militaire fut créée dans l’Arad de Gabès, peu de temps après la conquête : c’est le système des trois points de Médenine, Metameur et Tatahouine.