En 1886, le commandant Rinn[224], étudiant l’état des frontières sahariennes de l’Algérie, conseillait de porter notre ligne de postes militaires tout contre les Areg, et préconisait notamment l’occupation d’Igli, à défaut de celle du Touat. Igli, placé sur la rive de l’Oued-Saoura, à proximité de l’Oued-Guir et de l’Oued-Zousfana, fermerait l’ouverture entre nos derniers établissements du Sud-Oranais et les Areg[225]. M. Rinn conseillait surtout la construction progressive de voies ferrées, ouvrant le pays à l’avant et garantissant sa soumission à l’arrière.
II
Au delà de nos frontières et de la région occupée par nos troupes, le Sahara se fermait de plus en plus. La douloureuse émotion causée par le désastre de la mission Flatters était à peine calmée, que le Sahara faisait de nouvelles victimes. Le bon accueil relatif que le P. Richard avait trouvé en 1879 chez les Imanghasaten et les Ifoghas avait fortifié sa résolution d’aller fonder une mission à Ghat même[226]. Ce missionnaire, brillant tireur, cavalier intrépide, médecin réputé infaillible, était devenu Arabe au point de voyager avec les caravanes sans laisser soupçonner qu’il fût Français, et put faire ainsi à plusieurs reprises la course dangereuse d’Ouargla à Ghadamès[227]. A la fin de décembre 1881, le Père Richard, accompagné des Pères Morat et Pouplard, partit de Ghadamès, suivi de quelques Chaanba et guidé par des Touareg Imanghasaten, avec l’intention de gagner Ghadamès. On apprit bientôt que les trois Pères Blancs avaient été assassinés par les Touareg peu de jours après leur départ. En 1893, M. Foureau, au retour d’une de ses missions, put visiter le lieu du massacre, à 11 kilomètres seulement à l’ouest de Ghadamès, un peu au nord de la route de Ghadamès à Hassi-Imoulay ; il rapporta les ossements de deux des victimes. Le cardinal Lavigerie, à la suite de ce meurtre, renonça à la voie du Sahara pour étendre ses missions dans le centre africain. Il se borna désormais à entretenir des stations de missionnaires à Ghardaïa, Ouargla et El-Goléa[228].
Le Gouvernement de l’Algérie parut lui aussi se désintéresser désormais des explorations sahariennes. Aussi ce fut au Ministère de l’Instruction publique que s’adressa M. Foureau pour obtenir l’appui qui lui était nécessaire, et c’est avec son aide qu’il put entreprendre, en décembre 1882, son premier voyage saharien. Son intention était d’aller au moins jusqu’à Hassi-Messeguem. Partant d’Ouargla, il gagna directement Aïn-Taïba par Hassi-Djeribia. Ses guides Chaanba refusant d’aller plus loin, à cause de l’insécurité du medjebed d’In-Salah à Ghadamès, il revint à Hassi-Djeribia, puis poussa une pointe dans le Sud-Ouest sur Hassi-Ouled-Aïch par Hassi-Tamesguida et Hassi-Chaanbi. Il reprit ensuite le chemin d’Ouargla, laissant à sa gauche la vallée de l’Oued-Mya. Bien qu’il n’eût pas accompli son programme primitif, il rapportait des renseignements intéressants sur le Sud du Sahara d’Ouargla. Son itinéraire du Hassi-Djeribia au Hassi-Ouled-Aïch est entièrement nouveau, et le voyageur a fixé l’emplacement de tous les puits visités sur une carte au 1/500.000e qui reproduit dans ses moindres détails le relief de la région parcourue[229].
En 1883, M. Bourlier, qui venait de visiter Ouargla, songea à pousser une pointe sur In-Salah. Mais on le dissuada de donner suite à ce projet ; pour qu’une pareille entreprise réussisse, lui disait-on, il faut qu’elle soit exécutée avec rapidité, afin de ne pas laisser à ceux qui pourraient y porter obstacle le temps de se reconnaître ; mais alors les résultats en sont peu profitables pour la science.
En 1885, M. L. Teisserenc de Bort, accompagné de M. R. Deschellereins, ingénieur civil, et de M. Bovier-Lapierre, préparateur au Muséum, partit de Touggourt et s’avança jusqu’à Hassi-Ould-Miloud, dans l’Igharghar. Puis, inclinant vers le Sud-Est, il alla passer à Bir-Aouidef et remonta ensuite sur Berresof, gagnant de là le Nefzaoua et Gabès[230]. En 1888, M. L. Teisserenc de Bort parcourut le sud de l’Algérie ; il s’avança jusqu’à El-Goléa, et remontant l’Oued-Seggueur, par Daïat-el-Hamra, atteignit Brézina[231].
Ces excursions sur les confins immédiats de nos possessions demeurent seules possibles pendant cette période ; ceux qui tentent de s’avancer au-delà succombent. L’un de ces derniers fut Marcel Palat, lieutenant de cavalerie, qui avait publié, sous le pseudonyme de Marcel Frescaly, plusieurs volumes de poésies ou de nouvelles algériennes qui ne sont pas sans quelque mérite. Palat, qui avait obtenu une mission et des fonds du Ministère de l’Instruction publique, comptait d’abord partir du Sénégal. L’opposition des bureaux de la Marine et la promesse de Si Hamza de l’accompagner jusqu’à In-Salah le décidèrent à pénétrer par la province d’Oran (1885). Mais Si Hamza, empêché au dernier moment, le confia à un de ses parents éloignés ; Si Kaddour devait le rejoindre au Gourara et le conduire à In-Salah. Palat se rendit d’abord à El-Goléa, puis suivit l’Oued-Meguiden ; il séjourna quelque temps dans les ksour du Tinerkouk (Gourara septentrional), où il fut rejoint non par Si Kaddour, mais par son fils Mohammed. Palat se rendit dans l’Aouguerout[232] et de là poussa seul une pointe jusque chez Bou-Amama, dans le Deldoun, où il reçut un bon accueil. De retour dans l’Aouguerout, il quitta définitivement ses compagnons de route, les Ouled-Sidi-Cheikh, pour se confier à des gens des Ouled-ba-Hammou, venus soi-disant le chercher de la part d’Abd-el-Kader ben Badjouda, cheikh d’In-Salah. Quatre jours après, Palat était assassiné à Hassi-Cheikh, à l’Ouest d’In-Salah, avec son interprète Belkassem.
Quoique les détails de cette fin tragique et ses causes ne soient pas exactement connus, et que l’endroit même où périt le jeune officier n’ait pas pu être déterminé d’une façon exacte[233], il semble qu’il ne faut pas en accuser seulement une bande de pillards des Ouled-ba-Hammou[234] ; ni la responsabilité de Bou-Amama, ni celle des gens du Gourara ne parait engagée dans cette mort ; mais il n’en est pas de même des gens d’In-Salah, qui avaient fourni à Palat les guides qui le tuèrent. D’ailleurs, une pareille issue était plus que probable, étant donné les conditions de l’exploration de Palat ; si Rohlfs avait pu parcourir les oasis en 1864, c’est qu’il voyageait, comme il le dit lui-même, sous le masque de l’Islam, à une époque où les populations du Touat ne se sentaient pas encore menacées par la venue des chrétiens : il en était autrement en 1885. Peut-être cependant la mission eût-elle fini moins tristement si le Gouvernement général et les Ouled-Sidi-Cheikh avaient déployé en sa faveur une action plus énergique.
La fin de Camille Douls est enveloppée de plus d’obscurité encore que celle de Palat. Elle n’est connue que grâce à des renseignements recueillis par les officiers français dans le Sud-Algérien, et consignés dans une lettre adressée au Président de la Société de Géographie de Paris par le général Poizat, commandant la division d’Alger[235]. Douls était un jeune voyageur français qui voulait parcourir le Sahara en se faisant passer pour musulman et même pour hadji ; mais il n’avait qu’une connaissance insuffisante des idiomes et des coutumes de l’Afrique musulmane. Après un premier voyage au Sahara occidental, il partit en compagnie de deux pèlerins marocains ; il s’était muni, paraît-il, de lettres de recommandation du chérif d’Ouazzan. Il se rendit au Touat, refaisant vraisemblablement l’itinéraire suivi par Rohlfs en 1864. Il fut reconnu comme Européen bien avant d’atteindre le Reggan ; tout alla à peu près bien jusqu’à l’Aoulef, mais avant d’atteindre les oasis d’Akabli, au lieu dit Iliren, le voyageur fut assassiné par des Touareg avec qui il avait fait marché pour être conduit à Tombouctou[236].
Mentionnons encore quelques projets d’exploration ou de pénétration commerciale qui n’eurent pas de suite. En 1886, le général Philebert propose de conduire à Amadghor, en passant par El-Goléa, Farès-oum-el-Lil, Teganet, Kheneg-el-Hadid et Idelès, une colonne suffisante pour n’avoir rien à craindre des Touareg, et de former en ce point des caravanes qui seraient envoyées dans les directions de Tombouctou par Timissao, de Kano par l’Aïr et de Kouka par Ghat, Kaouar et Bilma. Si la seconde partie de ce projet paraît peu pratique, la première en revanche, qui consistait à se montrer en force dans l’Ahaggar, aurait eu sans doute les meilleurs résultats.