Les curieuses populations du Mzab continuent d’ailleurs à intéresser les savants. En 1885, M. de Motylinski donnait une excellente notice sur Guerara[252] ; il dressait le catalogue des livres des Beni-Mzab et analysait leurs principales chroniques[253]. En 1886, Masqueray publiait son œuvre la plus considérable au point de vue historique, la Formation des cités chez les populations sédentaires de l’Algérie[254] ; un tiers de ce bel ouvrage est consacré aux populations du Mzab, que le Dr Ch. Amat, chargé de l’organisation du service médical au Mzab, étudiait peu après à son tour à un point de vue différent[255].

Vers la fin de 1887, des Touareg Taïtoq et Kel Ahnet furent amenés à Alger et internés au fort Bab-Azoun, à la suite d’une expédition malheureuse qu’ils avaient entreprise chez les Chaanba Mouadhi. Masqueray se mit en relations avec eux, fit faire à deux d’entre eux, Kenan-ag-Tissi et Chekkad-ag-Râli, le voyage de Paris en 1889, et publia son Dictionnaire français-touareg[256], celui-là même qu’il avait dû se faire pour converser avec eux dans leur langue. La mort ne lui a pas permis d’achever cette publication, mais le dernier fascicule du Dictionnaire, ainsi que les textes, ont été publiés par les soins de M. René Basset, qui a succédé à Masqueray dans la direction de l’Ecole des Lettres d’Alger. Masqueray a publié aussi, dans divers journaux, des contes touareg, des descriptions de la vie et des mœurs des Touareg, où l’imagination a peut-être une trop grande part, mais qui sont néanmoins une importante contribution à la connaissance des populations du Sahara.

Ces mêmes Touareg du fort Bab-Azoun fournirent à M. le capitaine Bissuel, chef de bureau arabe, la matière d’un ouvrage qui intéresse plus directement encore la géographie. Chargé par le général Poizat, commandant la division d’Alger, d’interroger ces captifs et d’obtenir d’eux le plus de renseignements possible sur leur pays, M. Bissuel réussit au delà de toute espérance, et se fit donner de précieuses indications géographiques, consignées dans son ouvrage Les Touareg de l’Ouest[257], accompagné de deux cartes portant, l’une les routes suivies par les Touareg de l’Ouest, l’autre l’Adrar-Ahnet à l’échelle approximative de 1/800.000e, d’après un plan en relief exécuté par ces indigènes. Les renseignements recueillis par M. Bissuel sur la direction des vallées de ce massif ne concordent pas avec ceux de M. Sabatier[258].

Les Touareg Taïtoq sont encore liés d’une autre manière à l’histoire de l’expansion française en Afrique. L’un d’eux, Chekkad, fut donné comme guide au jeune explorateur Paul Crampel, qui se proposait, partant du Congo, de gagner le lac Tchad. La mission Crampel fut anéantie, et le Targui, malgré les protestations d’amitié qu’il envoyait à Masqueray, doit vraisemblablement porter la responsabilité du massacre.

Le domaine de la France dans l’Afrique occidentale s’est considérablement étendu pendant cette période décennale. En 1890, les Etats situés sur les rives du Sénégal sont, ou directement administrés par nos agents, ou soumis à notre influence. A l’Est et au Sud, nous avons débordé sur les pays soumis de trois côtés à la fois, au Soudan (Haut-Niger), dans le Fouta-Djallon, aux Rivières du Sud. Ces résultats ont été obtenus avec des forces militaires très restreintes. En 1887, le lieutenant de vaisseau Caron s’est même avancé sur le Niger jusqu’à Kabara, port de Tombouctou. Mais l’exécution de la voie ferrée du Sénégal au Niger a été poursuivie avec une extrême lenteur. Les changements de personnel, la cherté des envois, faits souvent pendant la mauvaise saison, le gaspillage du matériel, enfin deux épidémies de fièvre jaune absorbèrent la majeure partie des crédits[259] ; au bout de deux ans, 40 kil. seulement étaient construits, et c’est seulement en 1888 qu’on atteignit Bafoulabé (132 kil.)[260].

Pendant ce temps se passait sur le Bas-Niger un événement d’une bien autre portée. En 1884, les Compagnies françaises qui avaient remonté le Niger et y avaient fondé des comptoirs, lassées d’une lutte inégale et n’étant pas soutenues par le Gouvernement, se laissèrent acheter leurs comptoirs par leurs concurrents anglais. La Compagnie anglaise ne perdit pas de temps. Pour prévenir le retour d’un semblable péril, elle se fit décerner en 1886 une charte royale lui donnant le droit d’administrer le pays, et dès le 18 octobre 1887, l’Angleterre notifiait officiellement son protectorat sur les territoires possédés par la Compagnie du Niger[261].

Nos comptoirs de la Côte-d’Ivoire, Grand-Bassam et Assinie, ont servi de point de départ à de nombreux explorateurs qui ont entrepris la conquête pacifique de l’arrière-pays. En 1888, le capitaine Binger signait à Kong un traité de protectorat qui nous attribuait une partie de l’immense boucle du Niger, jusque là à peu près inconnue.

L’acquisition de la nouvelle colonie donnée à la France par de Brazza avait été ratifiée par le Parlement en 1882 ; à la suite du Congrès de Berlin, l’Association internationale africaine devenait l’Etat indépendant du Congo, dont le roi des Belges, Léopold II, était reconnu souverain. Les limites entre cet Etat et le Congo français furent fixées par un traité de 1887, qui assignait comme limite à la France la rive droite de l’Oubangui, depuis son confluent avec le Congo jusqu’à sa source. De même que l’Ogooué nous avait conduit au Congo et le Congo à l’Oubangui, l’Oubangui à son tour nous conduisit vers le lac Tchad et vers le Haut-Nil.

C’est par cette voie que nos explorateurs ont pénétré dans l’Afrique centrale, cherchant d’une part à relier par le lac Tchad le Congo à l’Afrique nigérienne et soudanienne, de l’autre à se rapprocher de la vallée du Nil.