Au printemps de 1901, la « question du Touat » proprement dite peut donc être considérée comme réglée et résolue. Cette prise de possession ne s’est pas opérée sans d’assez grandes difficultés, les unes inhérentes à l’opération elle-même, les autres résultant d’hésitations ou d’erreurs de méthode : hésitation à occuper les oasis après la prise d’In-Salah, hésitations à s’établir à Adrar après la tournée du général Servière ; erreurs de méthode consistant à accumuler inutilement dans ces régions pauvres les inutiles, lourds et onéreux effectifs de troupes régulières qui ne peuvent y subsister qu’au prix d’énormes sacrifices d’argent et d’animaux, au lieu de s’en tenir simplement à des tournées de police exécutées par des éléments sahariens[347].
Au Touat comme dans tout le Sahara, on vient facilement à bout des sédentaires, habitant des oasis ; les nomades, plus guerriers et échappant plus facilement au châtiment, sont autrement redoutables. Ce sont les nomades du Zegdou et la puissante tribu des Beraber, dont le territoire s’étend derrière le leur, qui attaquent nos postes et nos convois de ravitaillement. Nous avons été amenés à utiliser la ligne de communication naturelle de la Zousfana et de la Saoura pour relier les oasis à la région du Sud-Oranais : c’est même par là qu’on aurait dû commencer si l’on avait agi suivant un plan d’ensemble au lieu d’avoir la main forcée par les événements. Pour assurer sa ligne de ravitaillement, l’autorité militaire avait multiplié les postes dans cette région dangereuse et exposée aux coups de main. En 1902, une nouvelle annexe était installée à Beni-Abbès, et l’annexe d’Igli était transférée à Taghit, au centre des oasis des Beni-Goumi. En 1901, une autre annexe avait été établie à 13 kilomètres au sud de Figuig, à Djenan-ed-Dar, où un poste destiné à surveiller cette oasis avait été placé dès le mois de décembre 1900. Le 1er avril 1902, un décret avait créé les compagnies des oasis sahariennes, dans le but de remplacer les troupes régulières qui avaient jusqu’alors été maintenues au Gourara, au Touat et au Tidikelt, par des unités plus mobiles et d’un entretien moins onéreux. Ces compagnies, pourvues de cadres français, sont composées d’hommes recrutés parmi les habitants du Sahara et qui, au moyen de la solde qui leur est attribuée, se nourrissent et s’entretiennent eux-mêmes. Chaque compagnie comprend des fantassins, des cavaliers et des méharistes. Elle est pourvue de pièces d’artillerie légère. Les officiers appartenant au service des affaires indigènes sont chargés à la fois du commandement de ces troupes spéciales et de l’administration du pays[348]. En même temps, les Oasis sahariennes, qui jusqu’alors avaient relevé de la division d’Alger, étaient rattachées à la division d’Oran.
Cependant ces mesures se montraient assez peu efficaces. C’est qu’il n’était pas possible d’occuper le fossé, c’est-à-dire la Zousfana, sans être obligé de s’assurer en même temps du talus qui le borde, c’est-à-dire de la région des Ouled-Djerir et des Douï-Menia qui s’étend entre la Zousfana et l’Oued-Guir[349]. Quand on veut couvrir quelque chose, on s’interpose entre ce quelque chose et l’ennemi[350]. Il n’y avait évidemment qu’à user, comme nous l’avions fait à plusieurs reprises, des droits qui nous sont conférés par le traité de 1845, et à reprendre la politique que nous avions suivie jadis avec de Colomb en 1855-57, avec de Wimpffen en 1870. Mais on craignait de se trouver entraîné trop loin et d’ouvrir inopinément de ce côté la question du Maroc.
Au mois de juin 1901, M. Paul Révoil était appelé au Gouvernement Général de l’Algérie, où il succédait à M. Jonnart. Après avoir été longtemps à Tunis, et représenté la France à Tanger, il allait, comme gouverneur de l’Algérie, appliquer la politique consistant à donner plus d’unité à notre action dans l’Afrique du Nord. C’est à l’instigation de M. Révoil qu’avait été signé à Paris, le 20 juillet 1901, un protocole[351] destiné à interpréter et à compléter le traité de délimitation du 18 mars 1845, et à inaugurer dans ces régions la politique de collaboration avec le makhzen. Il avait été stipulé que la France resterait maîtresse du territoire des Ouled-Djerir et des Douï-Menia, et que ceux de ces indigènes qui refuseraient de se soumettre à la France devraient se transporter dans la région du Maroc que le Gouvernement chérifien leur assignerait comme résidence. Cet arrangement fut suivi de deux accords complémentaires (20 avril et 7 mai 1902) établissant entre l’Algérie et le Maroc un modus vivendi pour les relations politiques, administratives et commerciales dans les régions-frontières. Mais, sur le terrain, ces conventions ne purent être mises à exécution. Les commissaires français et marocains chargés de notifier aux Douï-Menia et aux Ouled-Djerir les arrangements les concernant avaient été fort mal accueillis à Kenadsa. Ils avaient cependant réussi à éloigner de Figuig notre vieil ennemi de 1881, Bou-Amama, qui y résidait depuis plusieurs années ; Bou-Amama n’avait pas voulu profiter de l’aman qu’on lui avait accordé en 1899, et se tenait depuis lors à l’écart, cherchant en apparence à nous servir, mais en réalité excitant en toute occasion les populations contre nous et prélevant sa part du butin fait à notre détriment, le plus souvent par des bandits de son entourage. Aussi sa présence dans l’oasis constituait-elle pour nous une source d’ennuis de tous les instants. Sur notre demande, Si Mohammed Guebbas, chef de la mission marocaine, invita le vieux marabout à quitter Figuig ou à se soumettre ; il gagna, par étapes successives, la région d’Oudjda, où il alla faire cause commune avec le prétendant Bou-Hamara.
Cependant les vols et les agressions contre nos postes et nos convois, enlèvements de troupeaux, assassinats de sentinelles, attentats contre les isolés, vols de fils télégraphiques se multipliaient d’une manière de plus en plus inquiétante dans la région de la Zousfana. Au mois d’octobre 1901, deux enfants avaient été assassinés sur la route de Duveyrier ; le 19 janvier suivant, deux capitaines du 1er régiment étranger, MM. de Cressin et Gratien, étaient tués dans la même région. Dans les premiers mois de 1903, des convois étaient enlevés ou attaqués entre Djenan-ed-Dar et Taghit, et la situation devenait de plus en plus intolérable.
M. Jonnart, député, ancien ministre des Travaux publics, replacé à la tête du Gouvernement général de l’Algérie en mai 1903, était décidé à mettre un terme à cet état de choses. Il se rendit aussitôt dans le Sud-Ouest ; au cours de sa tournée, le 31 mai, son escorte fut attaquée par les habitants de Zenaga, le principal des ksour de Figuig. Cet incident ne fit que hâter l’exécution des mesures de police prévues. Le 8 juin, le ksar de Zenaga fut bombardé. Aussitôt après, les habitants de Figuig vinrent faire des offres de soumission sans conditions. L’aman leur fut accordé. Une petite colonne avait été envoyée en même temps à l’ouest du Chott Tigri et une autre s’était avancée jusqu’à Bechar sans incidents.
Depuis cette époque, la population sédentaire de Figuig peut être considérée comme pacifiée ; mais les nomades n’ont pas cessé les hostilités. Quelques agressions se sont encore produites dans la deuxième partie de l’année 1903. Le 16 juillet, un détachement de la compagnie saharienne du Touat fut attaqué à Hassi Rzell, dans la Saoura ; le capitaine Regnault, chef de l’annexe de Beni Abbès, atteignit les Beraber auteurs de ce coup de main et les défit à Noukhila, le 28 du même mois.
Le poste de Taghit fut investi, du 17 au 21 août, par une horde de plus de quatre mille Beraber, secondés par quelques Ouled-Djerir et Chaanba dissidents. La petite garnison, sous les ordres du capitaine de Susbielle, fit une admirable résistance et contraignit les assaillants à la retraite. Le 2 septembre, un convoi fut attaqué à El Moungar, dans la Zousfana ; la défense fut héroïquement dirigée par le sergent-fourrier Tisserand après la mise hors de combat des deux officiers qui commandaient l’escorte.
Cette dernière affaire, venant à la suite de la tentative heureusement avortée de Taghit, avait ému l’opinion publique. Aussi le gouvernement se décida-t-il, sur les instances du Gouverneur général, à confier le commandement de la subdivision d’Aïn-Sefra au général Lyautey, qui s’était déjà trouvé aux prises avec de semblables difficultés au Tonkin et à Madagascar et y avait fait ses preuves comme organisateur. Bientôt après, on renforçait encore la situation du général Lyautey en dotant la subdivision d’Aïn-Sefra d’une organisation autonome. Son chef était investi de l’autorité directe sur toutes les troupes stationnées dans son commandement, sous le contrôle du Ministre de la Guerre et du Gouverneur général.
La situation troublée que rencontrait à son arrivée le général Lyautey avait surtout pour origine le manque de mobilité de nos troupes, en face d’un ennemi insaisissable, connaissant admirablement le pays et qui apparaissait aussi vite qu’il disparaissait. La multiplicité de nos postes, échelonnés tous les 50 kilomètres environ le long de la Zousfana[352], ne pouvait suffisamment remédier à un pareil état de choses, car, avec leur effectif souvent restreint, leur action ne pouvait guère s’étendre, et leur ravitaillement nécessitait l’envoi de fréquents convois qui excitaient les convoitises de l’ennemi et devenaient finalement fort onéreux. Il fallait donc de toute évidence se décider à reporter plus à l’Ouest nos postes de couverture, organiser des forces essentiellement mobiles et donner à celles-ci l’appui d’une artillerie légère dont l’effet moral est toujours très grand sur les populations primitives qui peuplent ces régions. Il fallait enfin donner plus de cohésion à nos différents postes en les reliant entre eux le plus vite possible par le télégraphe afin de leur permettre de parer rapidement aux surprises inopinées de l’adversaire[353].