Notre domaine d’Afrique occidentale était constitué dans ses grandes lignes en 1900 ; cependant une rectification à l’accord de 1898, survenue par la convention du 8 avril 1904, recule vers le Sud la frontière tracée autour du Sokoto, et permet ainsi la communication entre nos postes du Niger et du Tchad, jusque-là très difficile. De fréquents changements ont été opérés dans l’organisation administrative de nos colonies soudanaises, changements qui se comprennent, parce que l’étendue, la valeur, le centre de gravité de ces colonies se sont peu à peu déplacés. Les différents tronçons se sont soudés ; comme l’a dit M. le Gouverneur général Roume, « l’Afrique occidentale française est devenue une réalité, et une réalité vivante. »
La pénétration saharienne du côté du Soudan a également été poursuivie avec une remarquable activité dans ces dernières années, et les résultats obtenus ont été considérables. En 1900, Paul Blanchet, accompagné de M. Dereims et du lieutenant Jouinot-Gambetta, explorait l’Adrar de l’Ouest. Chez les tribus Maures qui vivent entre le Sénégal et l’Oued-Noun, Coppolani, poursuivant l’œuvre commencée par lui en 1898, avait réussi en 1902 et 1903 à amener l’annexion pacifique des régions Trarza et Brakna ; en 1904, investi du titre de commissaire du gouvernement général en Mauritanie, il avait pour objectif le Tagant et l’Adrar, et l’annexion du Tagant était considérée comme faite lorsque, le 12 mai 1905, il fut assassiné à Tidjikja. M. Roume envoyait immédiatement le colonel Montané-Capdebosc à Tidjikja et donnait l’assurance que l’œuvre entreprise par Coppolani avec tant de dévouement ne serait pas interrompue par sa mort tragique[378]. Sans doute cette œuvre serait singulièrement facilitée si elle se combinait avec des efforts de pénétration par la côte Atlantique, par exemple par la baie du Lévrier.
Dans la région de Tombouctou, les Kounta sont entièrement soumis et l’amenokal des Touareg Aoulimmiden, Fihraouen, est venu le 3 février 1903 faire sa soumission à Tombouctou ; les Touareg du Sud reçoivent désormais les instructions du poste de Gao.
La politique suivie à Zinder par le colonel Peroz, le commandant Gouraud et le colonel Noël nous a concilié les Kel-Ouï et ramené les Kel-Gherès, qui sont en relations avec le poste de Thaoua. Un détachement parti de Zinder est parvenu à Agadès, d’où l’on peut surveiller les routes commerciales jusqu’à Bilma, tandis que les reconnaissances algériennes ont atteint, comme on l’a vu, Djanet. Bientôt sans doute les Azdjer suivront l’exemple que leur ont déjà donné les autres groupes de Touareg et viendront à composition.
Au Tchad enfin, la puissance des successeurs de Rabah a été définitivement anéantie et la région du Chari pacifiée. Le Kanem a été dégagé des hordes du cheikh El-Mahdi-Senoussi, à la suite de la prise de la zaouïa de Bir-Alali par le commandant Tétart en 1902. Seule la question du Ouadaï donne encore de ce côté des inquiétudes[379].
Ainsi, de toutes parts, le Sahara et ses habitants sont enserrés dans les mailles de notre réseau d’exploration. Restait à effectuer la jonction de l’Algérie et du Soudan[380]. Rien ne pouvait plus s’opposer à cette liaison du Tidikelt au Niger, que les coloniaux réclamaient depuis longtemps. La question était virtuellement résolue depuis que les compagnies sahariennes avaient eu raison du fantôme touareg et que le commandant Laperrine s’était rendu à In-Zize en 1903. En 1904, deux reconnaissances, parties l’une du Nord, l’autre du Sud, se rencontraient au cœur du Sahara. Le détachement du Sud, sous la conduite du capitaine Théveniaut, parti de Bourroum, avait remonté l’Oued-Tilemsi, dont la vallée forme la voie la plus directe et la mieux fournie en pâturages pour se rendre à Teleyet, le principal centre visité[381]. Le groupe du Nord, dirigé par le commandant Laperrine, avait passé par In-Zize et Timissao. Le 18 avril, ils firent leur jonction au puits de Timiaouine, à 150 kilomètres environ de Timissao. Le commandant Laperrine alla ensuite jusqu’au puits de Tin-Zaouaten, situé par 19° 45′ de latitude Nord et 1° de longitude Est. Les deux détachements se séparèrent enfin et revinrent à leur point de départ.
En 1905, M. Etiennot[382], inspecteur des postes, chargé d’étudier l’établissement d’une ligne télégraphique entre le Tidikelt et Tombouctou, se mettait en route vers l’Ahaggar avec une escorte saharienne fournie par le lieutenant-colonel Laperrine et commandée par le capitaine Dinaux, chef de l’annexe du Tidikelt. Sidi-ag-Gueradji, chef des Taïtoq, accompagnait la mission. Bientôt rejointe par M. Emile F. Gautier et par M. Chudeau, professeur au lycée de Constantine, elle gagnait par une route nouvelle l’Adrar-Ahnet et de là In-Zize, où elle arrivait le 16 juin. M. Etiennot, poursuivant l’étude de la ligne télégraphique jusqu’à Tin-Zaouaten, revenait aux oasis par l’Ahaggar et rentrait à In-Salah le 27 août. M. Gautier, se séparant de ses compagnons le 13 juillet, à l’Oued-Tougsemin, près de Timiaouine, continuait à travers l’Adrar des Ifoghas et l’Oued-Tilemsi, et arrivait le 18 août à Gao sur le Niger, d’où il rentrait en Europe par Tombouctou. Enfin M. Chudeau explorait la Koudia de l’Ahaggar, suivant, de Timissao à Silet, un itinéraire entièrement nouveau, et gagnait Zinder en passant par l’Aïr. Le fait que deux professeurs de l’Académie d’Alger ont ainsi effectué un voyage d’études transsaharien marque la transformation profonde qui s’est opérée en peu d’années au Sahara français.
En 1906, une petite troupe soudanaise, commandée par le capitaine Cauvin, de l’infanterie coloniale, s’est rendue, accompagnant une caravane de Berabich, de Tombouctou à Taoudeni, dont les salines, possédées à peu près par moitié par les gens de Tombouctou et par ceux de Tamgrout, dans l’Oued Draa, approvisionnent tout l’Ouest du Sahara. Il n’est donc pas sans importance que nous ayons fait acte de présence et d’autorité sur ce point. Les méharistes des Territoires du Sud de l’Algérie ont concouru à cette occupation.