Indépendamment des résultats politiques, les résultats scientifiques ont été considérables. Nous possédons actuellement un excellent canevas de tout le pays compris dans notre zone d’influence jusqu’à la limite méridionale de l’Ahaggar. Le lieutenant Cottenest ayant perdu à l’affaire de Tit ses notes et ses instruments, une partie des résultats de son voyage ne nous a pas été connue. Mais le lieutenant Guillo-Lohan a rapporté de sa reconnaissance des documents géographiques abondants. Il a reconnu le point culminant du massif de l’Ahaggar, le pic d’Ilamane, aiguille de trachyte de 3.000 mètres d’altitude. Le capitaine Pein a trouvé, comme jadis M. Foureau, le lac Menghough désséché, ce qui prouve que la mission Flatters[383] s’était trompée en y voyant un redir permanent. Le lieutenant Besset a rapporté de nombreux documents géologiques, qui ont été étudiés, ainsi que ceux de MM. Cottenest et Guillo-Lohan, par M. G.-B.-M. Flamand ; grâce à des échantillons recueillis par le capitaine Cottenest et provenant d’Hassi-el-Kheneg, à 110 kil. au sud-est d’In-Salah, dans la vallée de l’Oued-Botha, M. G.-B.-M. Flamand a reconnu[384] l’existence du terrain silurien dans le Sahara central, sous la forme de schistes à graptolites ; cette découverte vient à l’appui de celle qu’avait faite M. Foureau beaucoup plus à l’Est, et confirme en même temps les vues de M. Flamand sur l’alimentation par le Sud des feggaguir du Tidikelt. Des mêmes observations ressortent la superposition directe en discordance des assises gréseuses dévoniennes au substratum schisteux et la disposition subméridienne des chaînes hercyniennes de cette région du Sahara. Mêmes constatations par M. Emile F. Gautier, qui a accompagné le commandant Laperrine dans sa tournée de 1903, explorant le Mouydir et l’Ahnet, recueillant des fossiles, constatant la présence de nombreuses gravures rupestres[385].
Dans sa tournée de 1904, le commandant Laperrine[386] emmena M. Villatte, calculateur à l’Observatoire d’Alger, ancien membre de la mission Foureau-Lamy. M. Villatte a publié une très belle carte s’étendant du Tidikelt à l’Adrar des Ifoghas, œuvre excellente de géographie astronomique reposant sur la détermination de 60 positions importantes de latitude et de longitude[387]. Le Père de Foucauld, tout en continuant ses études de langue tamachek, recueillait le plus possible d’itinéraires par renseignements. Le lieutenant Besset, déjà initié à ce genre de recherches par son étude très sérieuse du Mouydir et de l’Ifetessen, s’occupait de la géologie des régions traversées. Le lieutenant Bricogne notait les renseignements sur la route ; le lieutenant Nieger était chargé de la topographie et levait l’itinéraire à 1/100.000e (2.500 kil., dont 2.000 nouveaux). La composition géologique de ces régions est très uniforme : grès dévoniens en discordance sur le massif schisto-cristallin, plis anticlinaux et synclinaux orientés Nord-Sud ; c’est l’extension aux plateaux du Sahara central de la disposition déjà reconnue pour le Tidikelt, le Mouydir et la partie nord-est de l’Ahaggar.
M. Emile F. Gautier, dans la région qu’il a parcourue en 1905, a constaté[388] l’extension énorme du silurien, extrêmement plissé et presque partout métamorphisé, accusant l’existence d’une grande chaîne calédonienne. D’après lui, d’importants effondrements postpliocènes se seraient produits au Sahara comme dans l’Afrique des grands lacs. M. Chudeau a cheminé à travers une pénéplaine silurienne et archéenne accidentée de saillies volcaniques.
Si les oasis de l’archipel touatien n’ont pas tenu plus qu’elles ne promettaient, c’est-à-dire peu de chose, en revanche les massifs touaregs dans leur ensemble sont peut-être un peu moins misérables qu’on ne le supposait ; ils renferment çà et là quelques pâturages et quelques traces d’anciennes cultures. M. Gautier a reconnu d’autre part que la limite méridionale du Sahara reste très au nord de Tombouctou ; tout l’Adrar des Ifoghas rentre dans le domaine de la steppe, à saison de pluies insuffisante, mais annuelle. Ces observations concordent avec celles de M. Villatte et de M. Chudeau ; ce dernier attribue à l’Aïr une valeur économique un peu plus grande que ne le pensait M. Foureau.
III
Ainsi, les questions qui se posaient au Sahara depuis tant d’années sont résolues ou sur le point de l’être. Aussitôt après l’occupation du Touat, la question s’est posée de savoir s’il ne conviendrait pas de donner à ces régions désertiques une organisation distincte, et quelle organisation. Nous ne pouvions raisonnablement prolonger indéfiniment vers le Sud nos trois provinces d’Oran, d’Alger et de Constantine ; il fallait bien en finir avec la division artificielle dans le sens de la longitude et lui substituer la division naturelle dans le sens de la latitude. D’autre part, l’Algérie venait d’être dotée d’un budget spécial et l’on ne pouvait faire supporter à ce budget les dépenses du Sud, qui, par leur nature même, constituent presque exclusivement des charges de souveraineté. Enfin on espérait par ce moyen exercer une surveillance plus étroite sur les crédits et mettre un terme aux dépenses exagérées comme celles qu’avait entraînées l’occupation du Touat. Le 23 décembre 1901, la Chambre adoptait une résolution de M. André Berthelot invitant le Gouvernement à étudier un projet d’organisation administrative et financière du Sud algérien[389]. La loi du 24 décembre 1902 constituait un groupement spécial, dénommé Territoires du Sud, dont l’administration et le budget devaient être distincts de ceux de l’Algérie. Elle fixait la limite septentrionale de ces territoires, leur accordait la personnalité civile, faisait du gouverneur général de l’Algérie leur gouverneur. En vertu de l’article 5 de la loi, chaque année le budget de la métropole accorde au budget du Sud une subvention, qui figure au budget de la Guerre ; ainsi le Parlement et l’opinion publique sauront exactement, par ce chiffre global, la somme des sacrifices qui leur sont demandés. Pour le surplus, la loi s’en remettait à des décrets rendus dans la forme de règlements d’administration publique. Ces décrets sont intervenus en date des 30 décembre 1903, 12 avril, 14 août et 12 décembre 1905[390] ; ils réalisent la séparation budgétaire, fixent la nature et la quotité des recettes et des dépenses civiles de ces territoires, déterminent leur organisation administrative et militaire et les pouvoirs du gouverneur général de l’Algérie en ce qui les concerne. Ces pouvoirs sont très étendus : le gouverneur y cumule les fonctions qu’exercent en Algérie le gouverneur général d’une part, et d’autre part le préfet ou le général de division dans les territoires de commandement. En matière militaire, le gouverneur général a le droit d’ordonner des mouvements de troupes, mais il doit faire passer ses ordres par l’intermédiaire du général commandant le XIXe corps. Les commandants militaires des territoires sont nommés par décret rendu sur la proposition des deux ministres de l’Intérieur et de la Guerre, sur une liste de présentation du Gouverneur.
Les territoires qui entrent dans la constitution de ce groupement distinct sont ceux qui se trouvent au sud des circonscriptions suivantes : cercle de Marnia, annexe d’El-Aricha, annexe de Saïda, cercle de Tiaret, annexe d’Aflou, cercle de Boghar, annexe de Chellala, annexe de Sidi-Aïssa, cercle de Bou-Saâda, annexe de Barika, poste de Tkout, cercle de Khenchela, cercle de Tébessa. Ces circonscriptions doivent être graduellement rattachées au territoire civil de l’Algérie.
Les Territoires du Sud sont divisés en quatre circonscriptions : les territoires d’Aïn-Sefra, des Oasis, de Ghardaïa et de Touggourt, subdivisés en cercles et annexes[391].
La limite nord des territoires sahariens étant tracée, il restait à définir leur limite méridionale. Les diverses autorités chargées d’assurer notre influence dans le Sahara ayant fini par opérer leur jonction, il fallait déterminer leurs zones d’action respectives. Quelques peuplades nomades de la région intermédiaire avaient déjà posé la question. On a vu des Hoggar, razziés par des gens du Niger, hésiter à aller demander protection aux Français de Tombouctou ; on a vu les Ifoghas craindre de froisser les susceptibilités des autorités de l’Afrique occidentale en venant faire leur soumission à In-Salah.
Le problème ainsi posé comportait deux solutions : la création d’un gouvernement du Sahara, ou le partage des territoires sahariens entre l’Algérie et le Soudan. La première solution semble au premier abord la plus simple. L’unification serait faite. Plus de conflits possibles entre colonies voisines, plus de doutes pouvant germer dans l’esprit de nos sujets. Mais où serait le centre de ce Gouvernement ? Où seraient ses voies d’accès et ses débouchés ? Forcément dans l’une des colonies déjà existantes. Il deviendrait donc tributaire de cette colonie, c’est-à-dire que le Sahara deviendrait une annexe de l’Algérie ou de l’Afrique occidentale française et alors on verrait cette anomalie, que les habitants de la banlieue d’In-Salah auraient leurs attaches administratives au Niger ou que les habitants de l’Adrar, proche de Tombouctou, seraient appelés à In-Salah pour le règlement de leurs affaires. En réalité, le Sahara n’a pas de vie propre ; il est trop pauvre pour exister par lui-même et reçoit l’impulsion et l’organisation des pays qui lui confinent au Nord et au Sud, Afrique du Nord et Soudan.