Il ne faut pas se dissimuler que, pour ce qui regarde la partie de l’histoire de France antérieure au dix-septième siècle, la conviction publique, si je puis m’exprimer ainsi, a besoin d’être renouvelée à fond. Les différentes opinions dont elle se compose sont ou radicalement fausses ou entachées de quelques faussetés. Par exemple, est-il un axiome géométrique plus généralement admis que ces deux propositions : Clovis a fondé la monarchie française ; Louis le Gros a affranchi les communes ? Pourtant ni l’une ni l’autre ne peuvent se soutenir en présence des faits tels qu’ils ressortent des témoignages contemporains. Mais ce qui est imprimé dans tant de livres, ce que tant de professeurs enseignent, ce que tant de disciples répètent, obtient force de loi et prévaut contre les faits eux-mêmes. Instruit de ce qu’il m’en a coûté de peine pour refaire, seul et sans guide, mon éducation historique, je me propose de faciliter ce travail à ceux qui voudront l’entreprendre et remplacer par un peu de vrai les niaiseries du collége[3] et les préjugés du monde. A ces préjugés, nés du défaut d’études fortes et consciencieuses, j’oppose les textes originaux et cette expérience de la vie politique qui est un des priviléges de notre époque si remplie de grands événements. Que tout homme de sens, au lieu de se payer des abstractions monarchiques ou républicaines des écrivains de l’ancien régime, recueille ses propres souvenirs et s’en serve pour contrôler ce qu’il a lu ou entendu dire sur les événements d’autrefois, il ne tardera pas à sentir quelque chose de vivant sous la poussière du temps passé. Car il n’est personne parmi nous, hommes du dix-neuvième siècle, qui n’en sache plus que Velly ou Mably, plus que Voltaire lui-même, sur les rébellions et les conquêtes, le démembrement des empires, la chute et la restauration des dynasties, les révolutions démocratiques et les réactions en sens contraire.
[3] Cette expression, malheureusement juste pour le temps où les hommes de mon âge ont fait leurs premières études, ne s’applique point à l’enseignement actuel.
Il me reste à parler de la méthode que j’ai suivie dans la composition de ces Lettres. La plupart sont des dissertations entremêlées de récits et de fragments des historiens originaux. Tel événement particulier dont le caractère fut longtemps méconnu, présenté sous son véritable aspect, peut éclairer d’un jour nouveau l’histoire de plusieurs siècles. Aussi ai-je préféré ce genre de preuve à tout autre, lorsqu’il m’a été possible d’y recourir. Dans les matières historiques la méthode d’exposition est toujours la plus sûre, et ce n’est pas sans danger pour la vérité qu’on y introduit les subtilités de l’argumentation logique. C’est pour me conformer à ce principe que j’ai insisté avec tant de détails sur l’histoire politique de quelques villes de France. Je voulais mettre en évidence le caractère démocratique de l’établissement des communes, et j’ai pensé que j’y réussirais mieux en quittant la dissertation pour le récit, en m’effaçant moi-même et en laissant parler les faits. L’insurrection de Laon et les guerres civiles de Reims, naïvement racontées, en diront plus qu’une théorie savante sur l’origine de ce tiers état, que bien des gens croient sorti de dessous terre en 1789. Si, durant deux siècles, préférant la paix à tout autre bien, il a semblé dormir et s’est fait oublier, son entrée sur le théâtre des événements politiques rappelle les scènes d’énergie, de patriotisme et de violence où il s’est signalé de nos jours. Peut-être l’histoire n’a-t-elle rien à faire dans le débat des opinions et la lutte des intérêts modernes ; mais si l’on persiste à l’y introduire, comme on le fait journellement, on peut en tirer une grande leçon : c’est qu’en France personne n’est l’affranchi de personne, qu’il n’y a point chez nous de droit de fraîche date, et que la génération présente doit tous les siens au courage des générations qui l’ont précédée.
AVERTISSEMENT
POUR LA SECONDE ÉDITION[4]
[4] Publiée en 1828, un an après la première.
Les nombreux changements faits à cette seconde édition rendent inexact sur plusieurs points l’avant-propos qu’on vient de lire. Les dix Lettres de 1820 ont été en partie remplacées, en partie retravaillées, pour le fond et pour la forme. Si j’ai conservé ici la préface de la première édition, c’est afin qu’elle puisse servir d’apologie pour ce qu’on trouvera de décousu dans un ouvrage tant de fois remanié, et aussi pour ne point effacer tout vestige de mes travaux de jeunesse, tout souvenir d’un temps qui me devient plus cher à mesure que les années et la maladie m’en éloignent. Je ne détaillerai point les corrections et additions qui distinguent cette édition de la précédente ; je laisse à mes lecteurs le soin d’en juger l’à-propos. Je m’étendrai seulement sur un point qui, tantôt par de bonnes raisons, tantôt par des raisons que je ne puis admettre, a été fort controversé : c’est la rectification des noms franks, d’après l’orthographe teutonique.
L’idée de rendre aux noms d’hommes qui remplissent les premières époques de notre histoire leur véritable physionomie n’est pas nouvelle. Lorsqu’au seizième siècle des savants laborieux s’appliquèrent à débrouiller le chaos de nos anciennes annales, la distinction entre ce qu’il y a de germanique et ce qu’il y a de romain dans l’histoire de France les frappa d’abord. Ils reconnurent que Clovis, Clotaire, Louis, Charles, etc., n’étaient pas des noms français, et ils les restituèrent, mais avec peu de bonheur, en se servant de la langue allemande, telle qu’on la parlait de leur temps. C’est ce que fit entre autres le greffier Du Tillet, critique habile, esprit juste et consciencieux. Cette réforme toute savante pénétra peu dans le public, mais il se trouva d’honnêtes écrivains qui se révoltèrent contre elle au nom de l’honneur français. Ils soutinrent avec indignation que jamais roi de France n’avait parlé allemand, ni porté un nom allemand ; que tous, depuis Pharamond, étaient Français, vraiment Français de langage comme de cœur. On ne saurait cependant attribuer à ce vigoureux élan de nationalité le peu de crédit qu’obtinrent les germanismes de Du Tillet. Ils ne passèrent point dans l’histoire écrite sous une forme narrative, parce que ce genre de littérature, abandonné des savants, tomba entre les mains d’hommes sans études spéciales, qui ne comprenaient de l’histoire de France que ce qui ressemblait à leur temps. Ne se rendant point compte de la différence des époques, ils n’ont rien fait pour la marquer ; et, faute de précautions à cet égard, ils laissent croire au lecteur que les rois des deux premières races parlaient, à peu de chose près, la langue du sire de Joinville.
Lorsqu’il y a dix ans je me livrai, pour la première fois, au travail de collationner la version moderne de notre histoire avec les monuments et les récits originaux, la pensée de rendre à la Germanie ce qui lui appartenait s’empara de moi sur-le-champ, et je me mis à suivre ce projet avec zèle et ténacité, feuilletant les glossaires, comparant ensemble les différentes orthographes, tâchant de retrouver le son primitif et la véritable signification des noms franks. J’avoue que mes tentatives, à cet égard, eurent quelque chose d’outré, et se ressentirent un peu de l’ardeur révolutionnaire qui marque les premiers pas de toute réforme en quelque genre que ce soit. J’eus la prétention de restituer tous les noms originairement tudesques, d’après une règle commune, et de faire accorder ensemble le son et l’orthographe : c’était une chose impossible ; et après beaucoup d’essais, faits avec intrépidité, je reculai, non devant la crainte de dérouter le public, car toute nouveauté le déroute pour un moment, mais devant celle de falsifier les noms mêmes que je prétendais rétablir.
En effet, dans tous ces noms, les voyelles intermédiaires, qui successivement ont disparu ou se sont résolues en e muets, devaient être prononcées d’une manière distincte, à l’époque de la conquête. Le plus sûr est donc de se conformer à l’orthographe latine des contemporains, mais avec discernement et non comme l’ont fait les anciens traducteurs français des chroniques du sixième, du septième et du huitième siècle. Il faut surtout que les lettres qui, dans notre langage actuel, ont un son étranger à celui des langues germaniques, soient remplacées, ou jointes à d’autres lettres qui en corrigent le défaut. Je vais énoncer quelques règles d’orthographe auxquelles je me suis conformé dans cette nouvelle édition, et qui, appliquées aux noms d’hommes et de femmes de la période franke, leur rendraient, autant qu’il est possible, leur aspect original.
1o La lettre c, à cause de son double son, doit être remplacée par un k. A la fin des mots, quoique cela ne soit plus nécessaire, on la remplacera de même, pour ne point changer l’orthographe et retrouver dans tous les noms les syllabes composantes : Rikimer, Rekeswind, Rekkared, Theodorik, Alarik, etc.