On a peine à s’expliquer comment de ce fond burlesque ont pu sortir, sous la plume de nos historiens, les paroles héroïques que nous avons tous apprises par cœur, et, qui pis est, retenues sans concevoir la moindre défiance de leur authenticité. « Valeureux soldat (c’est le récit d’Anquetil), qui êtes près d’exposer votre vie pour la défense de cette couronne, si vous jugez qu’il y ait quelqu’un parmi vous qui en soit plus digne que moi, je la lui cède volontiers, pourvu que vous vous disposiez à la conserver entière et à ne la pas laisser démembrer. — Vive Philippe ! vive le roi Auguste ! s’écrie toute l’armée ; qu’il règne et que la couronne lui reste à jamais[12] !… » La version de l’abbé Velly est d’un style encore plus tragique : « On dit que quelques heures avant l’action, il mit une couronne d’or sur l’autel où l’on célébroit la messe pour l’armée, et que, la montrant à ses troupes, il leur dit : Généreux François, s’il est quelqu’un parmi vous que vous jugiez plus capable que moi de porter ce premier diadème du monde, je suis prêt à lui obéir ; mais si vous ne m’en croyez pas indigne, songez que vous avez à défendre aujourd’hui votre roi, vos familles, votre honneur ! » — « On ne lui répondit que par des acclamations et des cris de Vive Philippe ; qu’il demeure notre roi : nous mourrons pour sa défense et pour celle de l’État[13] ! »

[12] Anquetil, Hist. de France, continuée par M. de Norvins, 1839, t. I, p. 374.

[13] Velly, Hist. de France, Paris, 1770, in-4o, t. II, p. 227 et 228.

Interrogez maintenant le récit d’un témoin oculaire, chapelain du roi Philippe, homme du treizième siècle, qui n’avait pas, comme nos historiens modernes, traversé trois siècles de science et un siècle de philosophie, vous n’y trouverez rien de ce désintéressement de parade, ni de ces exclamations de loyauté niaise : tout est en action, comme dans une grande journée où personne n’a de temps à perdre. Le roi et l’armée sont à leur devoir ; ils prient et se battent : ce sont des hommes du moyen âge, mais ce sont des figures vivantes et non des masques de théâtre.

« On avança jusqu’à un pont, nommé le pont de Bovines, qui se trouve entre le lieu appelé Sanghin et la ville de Cisoing. Déjà la plus grande partie des troupes avait passé le pont, et le roi s’était désarmé ; mais il n’avait pas encore passé, comme le croyait l’ennemi, dont l’intention était d’attaquer aussitôt et de détruire tout ce qui resterait de l’autre côté du pont. Le roi, fatigué de la marche et du poids de ses armes, se reposait un peu, à l’ombre d’un frêne, près d’une église bâtie en l’honneur de saint Pierre, lorsque des gens, venus des derrières de l’armée, arrivèrent à grande course, et, criant de toutes leurs forces, annoncèrent que l’ennemi venait, que les arbalétriers et les sergents à pied et à cheval, qui étaient aux derniers rangs, ne pourraient soutenir l’attaque et se trouvaient en grand péril. Aussitôt le roi se leva, entra dans l’église, et, après une courte prière, il sortit, se fit armer et monta à cheval d’un air tout joyeux, comme s’il eût été convié à une noce ou à quelque fête. On criait de toutes parts dans la plaine : Aux armes, barons, aux armes ! Les trompettes sonnaient, et les corps de bataille qui avaient déjà passé le pont retournaient en arrière ; on rappela l’oriflamme de Saint-Denis, qui devait marcher en avant de toutes les autres bannières ; mais comme elle ne revenait pas assez vite, on ne l’attendit point. Le roi retourna des premiers à grande course de cheval, et se plaça au front de bataille, de sorte qu’il n’y avait personne entre lui et les ennemis.

« Ceux-ci, voyant le roi revenu, ce à quoi ils ne s’attendaient pas, parurent surpris et effrayés ; ils firent un mouvement, et se portant à droite du chemin où ils marchaient dans la direction de l’occident, ils s’étendirent sur la partie la plus élevée de la plaine, au nord de l’armée du roi, ayant ainsi devant les yeux le soleil, qui, ce jour-là, était chaud et ardent. Le roi forma ses lignes de bataille directement au midi de celle de l’ennemi, front à front, de manière que les Français avaient le soleil à dos. Les deux armées s’étendaient à droite et à gauche en égale dimension, et à peu de distance l’une de l’autre. Au centre et au premier front se tenait le roi Philippe, près duquel étaient rangés côte à côte Guillaume des Barres, la fleur des chevaliers ; Barthélemy de Roie, homme d’âge et d’expérience ; Gauthier le Jeune, sage, brave et de bon conseil ; Pierre Mauvoisin, Gérard Latruie, Étienne de Long-Champ, Guillaume de Mortemar, Jean de Rouvrai, Guillaume de Garlande, Henri, comte de Bar, jeune d’âge et vieux de courage, renommé pour sa prouesse et sa beauté ; enfin plusieurs autres qu’il serait trop long d’énumérer, tous gens de cœur et exercés au métier des armes ; pour cette raison ils avaient été spécialement commis à la garde du roi durant le combat. L’empereur Othon était de même placé au centre de son armée, où il avait élevé pour enseigne une haute perche dressée sur quatre roues et surmontée d’un aigle doré au-dessus d’une bande d’étoffe taillée en pointe. Au moment d’en venir aux mains, le roi adressa à ses barons et à toute l’armée ce bref et simple discours :

« En Dieu est placé tout notre espoir et notre confiance. Le roi Othon et tous ses gens sont excommuniés de la bouche de notre seigneur le pape ; ils sont les ennemis de la sainte Église et les destructeurs de ses biens ; les deniers dont se paye leur solde sont le fruit des larmes des pauvres, du pillage des clercs et des églises. Mais nous, nous sommes chrétiens, nous sommes en paix avec la sainte Église et en jouissance de sa communion : tout pécheurs que nous sommes, nous sommes unis à l’Église de Dieu, et défendons, selon notre pouvoir, les libertés du clergé. Ayons donc courage et confiance en la miséricorde de Dieu, qui, malgré nos péchés, nous donnera la victoire sur nos ennemis et les siens. »

« Quand le roi eut fini de parler, les chevaliers lui demandèrent sa bénédiction ; et, élevant la main, il pria Dieu de les bénir tous. Aussitôt les trompettes sonnèrent, et les Français commencèrent l’attaque vivement et hardiment. Alors se trouvaient derrière le roi, et assez près de lui, le chapelain qui a écrit ces choses, et un autre clerc. Au premier bruit des trompettes, ils entonnèrent ensemble le psaume : Béni soit le Seigneur mon Dieu, qui instruit mes mains au combat, et continuèrent jusqu’à la fin ; puis ils chantèrent : Que Dieu se lève, jusqu’à la fin ; puis : Seigneur, en ta vertu le roi se réjouira, jusqu’à la fin, aussi bien qu’ils purent, car les larmes leur coulaient des yeux, et leur chant était coupé de sanglots[14]… »

[14] Guillelmus Armoricus, De Gestis Philippi Augusti, apud Script. rer. gallic. et francic., t. XVII, p. 94 et 95.

LETTRE II
Sur la fausse couleur donnée aux premiers temps de l’histoire de France et la fausseté de la méthode suivie par les historiens modernes.