— Vous êtes donc aussi jeune que ces gamins-là ?
Rabateau ploya ses vieilles épaules pour dire oui.
— F… le camp aussi alors… et ne tuez personne !
La barbiche de Rabateau vexé trembla un peu plus. Le Commandant avait le malheur des mots qui blessaient après des bontés. Un intermède encore plus imprévu fit diversion. Rigolot, le quartier-maître distributeur, sortait de la cambuse, d’où, par le panneau entr’ouvert, montait une forte odeur de viande avancée. Il s’approcha avec un salut d’une gaucherie inimitable, le mousqueton en sautoir, et, à la ceinture, un sabre d’abordage réservé évidemment pour des corps à corps avec les fauves.
— Commandant ?…
— Ah ! ah ! ah ! regardez-moi ce Robinson Crusoë ! même le « fristi » ! Non, par exemple ! Va-t-il falloir mettre la compagnie de débarquement à l’appel tout à l’heure ?
Avisant le sabre d’abordage :
— Où as-tu déniché ça ? devrait être débarqué conformément à la dépêche ministérielle… pas porté sur l’inventaire-balance, je parierais ?… c’est pour couper les oreilles des ânes… ah ! ah ! elle est trop bonne, la farce, en vérité !… eh bien ! tâche moyen d’en rapporter, mon garçon, ça servira à t’en faire un bonnet !
Puis se tournant vers Raimondis :
— Je vous les confie… pas d’imprudences ; si vous ne me ramenez pas d’âne, ne me rapportez pas de « macchabée », ni d’estropié surtout… j’ai pas de médecin ici… Vous avez encore trois heures avant la nuit… ne vous attardez pas !