Elle examina le figuier tortu, dont la tête chevelue dépassait la cime du mur et la recouvrait de lourdes cascades vert sombre. Le figuier se mettait-il à lui offrir ainsi ses fruits? Un autre cri d'oiseau jaillit, si vif et si près d'elle qu'elle tressaillit un peu, tout en continuant à réfléchir.
Comme toute sa vie avait été facile et unie, se disait-elle, un peu engourdissante dans cette tiédeur égale de bien-être moral et physique; mais la torpeur auguste de Menaudru lui était favorable. Tout le monde était si bon, sa mère, son père et Laurent, le fils aîné de M. de Menaudru, malgré leur froideur et leur réserve extrêmes, et les pauvres, les serviteurs, les paysans, personne n'avait jamais eu pour Auberte un regard dur ou une parole acerbe. Et elle se demandait pourquoi tout le monde était si bon pour elle.
Encore un cri d'oiseau, mais celui-là prolongé, doux et triste, résonna comme une réponse qu'elle ne comprit point.
Puis un autre joyeux et moqueur, puis la chute preste d'une nouvelle figue. Les oiseaux les plus variés s'étaient-ils donné rendez-vous dans ces parages? et quel était l'écureuil espiègle qui visait la robe d'Auberte? Mais toutes les voix d'oiseaux s'élevèrent à la fois en un gazouillis bruyant et malicieux. Auberte se dressa vivement sur le mur et regarda dans le jardin.
Quand elle vous disait que c'était un jardin enchanté! Dans le feuillage du figuier, deux grands yeux gris, clairs et limpides comme une eau étincelante, la regardaient droit dans les yeux. Et, tout autour d'elle, sur les arbres, dans les arbustes, brillaient d'autres prunelles curieuses.
N'avait-elle pas bien deviné! Le vieux jardin délaissé ne recélait-il pas d'incomparables merveilles?
Il avait dormi longtemps, mais voilà que le sortilège était rompu: ses arbres s'animaient, ses fleurs se balançaient sous de surnaturelles impulsions, la vie commençait à sourdre dans les brins d'herbe.
Il y eut un grand froissement de feuilles, un jeune corps svelte et long, vêtu de serge bleue, se dégagea du figuier, et, sur le mur, se dressa une jeune fille alerte et souple, tout contre Auberte qui, dans sa surprise, faillit tomber à la renverse. Elle fut retenue par une petite main fort vigoureuse, à l'étreinte énergique et franche; un rire vif passa entre des dents courtes, menues, dont l'éclat vraiment invraisemblable éblouit Auberte.
— Allons! n'ayez pas si peur, je suis Gillette Droy! N'allez-vous pas vous évanouir? Je voudrais qu'Hugues vous voie.
Auberte, aussi palpitante que si l'un des grands iris de l'étang se fût courtoisement approché d'elle pour lui parler, regardait l'interlocutrice qui lui tombait littéralement du ciel.