Elles avaient disposé le long des murs des branches de saule, de sapin et de roses; et dehors, dans le cimetière, Aube retrouva des roses, des sapins et des saules.

Elle alla vers les tombes de sa famille. Il y avait un an qu'elle s'était assise sur l'une de ces pierres, cachant de sa main un mot pour que le nom gravé là fût tout semblable au sien. Si elle mourait après-demain, on aurait un autre nom à inscrire.

Elle avait bien changé depuis ce temps: elle n'était plus cette Auberte bercée par sa chimère qui s'en allait pleine de sérénité mélancolique, oublieuse de la vie réelle. Mais voilà qu'un peu de cette mélancolie pensive vint la ressaisir, tandis qu'elle mesurait le chemin parcouru depuis qu'elle s'était assise à cette place.

Elle y faisait une nouvelle station, qu'y aurait-il ensuite pour
Aube? quelle serait sa prochaine étape?

Elle était si éprise du présent, si peu curieuse de l'avenir matériel, qu'elle connaissait à peine les plans arrêtés par Hugues et le Comte. Quand le congé d'Hugues aurait pris fin, elle habiterait encore un peu Menaudru où son mari passerait tous ses jours disponibles. Il n'était que vaguement question de son installation à Besançon, dans un vieil hôtel espagnol délabré et superbe qu'y possédait son père; mais cette demeure future lui semblait si lointaine qu'elle n'y croyait guère.

Si de tels soins ne l'effleuraient pas, Aube voyait clairement pour elle un lot de responsabilités et de devoirs. Elle remerciait Dieu de le lui accorder. En cette minute, elle pensait surtout et avec une conviction intense, presque surnaturelle, qu'elle avait confessé la veille toutes les fautes de sa vie et qu'elle ne voulait plus pécher.

Cette nuit, le vent souffla et gémit, tournoyant à grand bruit furieux ou plaintif autour de la chambre élevée d'Auberte.

Et Auberte rêva qu'elle s'en allait à la recherche du trésor de
Menaudru.

Il fallait qu'elle trouvât le lotus pour la réhabilitation de Mlle Anne. Elle vit soudain Mlle Anne devant elle; les lèvres pâles de la vieille demoiselle s'agitaient faiblement, mais elles ne formulaient pas une prière, elles racontaient une légende, la légende du trésor de Menaudru qu'une âme toute blanche retrouvera un jour en y perdant son bonheur. Aube l'écoutait à peine, elle avait tant de bonheur dans sa part, qu'elle en pouvait bien risquer un peu. Elle ne croyait pas à la menace, elle voyait le vieux sapin qui l'appelait de son murmure; cette fois, elle comprenait bien son langage, il disait: Ici, ici le trésor… Il faisait signe à Aube, il étendait l'une des ses branches comme un bras pour montrer une place, et l'ombre de sa verdure traçait à terre ses signes compliqués qu'Aube essayait en vain de lire.

Aube s'éveilla et se leva aussitôt. Il était de grand matin, mais elle s'habilla pour sortir. Et, pour ne pas éveiller Jeanne en entrant dans sa chambre, elle remit la robe qu'elle avait portée la veille, la belle, la lourde robe de velours fleurie d'argent. Elle sortit par son petit escalier tournant, et se trouva sur l'étroite esplanade de gazon qui bordait Menaudru sous ses fenêtres, du côté des contreforts. Elle regarda l'horizon de montagnes, les alvéoles inégales, déchiquetées, les cirques, le grand amphithéâtre de Menaudru, l'immense gouffre d'ombre qu'elle avait vu tant de fois le soleil emplir d'une brume verte, rousse ou dorée.