Le vent s'était apaisé sans pluie, il faisait une aurore chaude et éclatante; mais elle pouvait distinguer les traces de l'ouragan de cette nuit. Là-bas, sur la route qu'elle suivrait demain tout de blanc vêtue pour aller à l'église, un grand peuplier à demi abattu s'inclinait en arc de triomphe; le vent avait travaillé pour Aube, il avait tendu cette magistrale guirlande pour la fêter.
Elle revint dans le jardin et se dirigea vers la chapelle. Peut-être voulait-elle revoir les ruines qui allaient disparaître aujourd'hui même, le répit qu'elle avait obtenu était à son terme. Peut-être voulait-elle s'assurer que son sapin n'avait pas souffert de la tourmente; le sapin était toujours debout et immuable dans sa sombre gloire.
Aube constata de loin que, si le château dormait, la Maison était en pleine activité. Elle entra avec précaution dans les ruines; c'était bien une visite d'adieu. Les travaux allaient s'achever, on devait abattre les dernières pierres, condamner la crypte, aplanir la surface de l'ancienne chapelle dont les démolitions combleraient la petite cour; on avait apporté des montagnes de sable et de terre pour servir au nivellement définitif. Aube descendit dans la crypte. Elle n'avait plus de craintes superstitieuses; ses croyances enfantines à moitié volontaires, ces ombres puériles et aimées qui avaient peuplé la torpeur enchantée de son adolescence, s'effaçaient comme s'effacent et meurent les nuées quand le soleil se lève.
Elle avait atteint l'extrémité de la crypte; mais, au moment de retourner sur ses pas, elle s'arrêta et tressaillit. L'ombre du sapin, glissant par le soupirail brisé, s'allongeait sur le sol comme dans le rêve d'Auberte: et, comme dans son rêve, il lui faisait signe et lui montrait un chemin. Aube poussa la porte qu'elle avait découverte cet hiver et réussit, cette fois, à l'ouvrir; elle entra dans la petite cour encaissée, encombrée d'herbes folles et que jonchaient les débris de la chapelle. Le soleil qui frappait fortement dans cet espace restreint, y créait une température de serre. Des essaims de mouches d'or bruni bourdonnaient dans l'air vibrant et limpide, et les lézards couraient sous l'herbe chaude.
Aube suivit le sentier noir que lui traçait l'ombre du sapin, et arriva en quelques pas au pied de l'arbre; elle caressa l'énorme tronc résineux, puis, cédant à un attrait, elle l'entoura de ses bras et appuya son front contre lui. Un souffle froid comme une respiration glacée lui fit tourner la tête; autour d'elle, tout était chaleur, bruissements de vie et de lumière, d'où venait cet air humide qui avait passé et qu'elle ne sentait déjà plus? Elle le sentit de nouveau et plus fort. En se penchant sur un amoncellement de ronces vigoureuses comme des lianes, dans l'angle formé par les restes de la chapelle et le mur des Droy, elle aspira une odeur de terre fraîchement remuée et une odeur de cave.
Elle vit que les racines du sapin plongeaient sous ces ronces comme pour s'en aller bien loin fouiller le sol. Sans souci des épines qui égratignaient ses mains, qui s'accrochaient, méchantes et tenaces, à ses cheveux, elle travailla à faire une trouée dans ce rideau de végétation exubérante; elle rencontra des pierres récemment éboulées, puis le vide noir et froid d'une cavité peu profonde qui se creusait sous la terrasse des Droy et paraissait sans communication avec la crypte ou la chapelle. Les racines du sapin, en cherchant la bonne terre, avaient désagrégé un pan de maçonnerie invisible sous l'épais enchevêtrement de broussailles. Aube s'attacha des mains à une branche et se laissa glisser en fermant les yeux. Un bruit de pierres roulantes lui rappela que la chapelle était ébranlée par les récents travaux; si Aube allait être ensevelie et murée là toute seule, pendant qu'au château et à la Maison, on préparait ses noces?
Mon Dieu! qu'il faisait froid ici! Après l'atmosphère ensoleillée du dehors, c'était une nuit funèbre, un froid de tombe. Par les interstices de la verdure qu'elle venait d'écarter, filtra un rayon de soleil, mince et fugitif, qui fit jaillir un éclair devant Aube et lui montra à ses pieds le lotus de Menaudru.
Oui, il était là, à ses pieds. Dans le bref flamboiement du soleil, elle en avait reconnu la barbare magnificence, les pierres bleues transparentes qui formaient ses pétales et ses longs pistils de diamant, clairs et lumineux comme des étincelles. Le rayon déplacé par un balancement du feuillage était déjà envolé, la phosphorescence bleue s'était éteinte. Aube ramassa à tâtons la sauvage amulette. Mais, dans le réduit ténébreux, une autre clarté entra, puis partit; puis il en revint une autre et une autre encore, toutes éphémères, incertaines, et allumant partout où elles avaient passé de courtes flammes rouges et blanches, des scintillements de pierres précieuses. Aube pensa qu'elle avait trouvé le trésor. Sous le vol rapide, espacé, de ces clartés indécises, elle voyait tout l'amoncellement de joyaux enterrés là depuis un siècle. Opales, diamants, topazes, rubis étaient jetés autour d'elle pêle-mêle, à l'aventure. Aube avait retrouvé le trésor de Menaudru.
Cela ne l'étonnait pas outre mesure; sans bien s'en rendre compte, elle s'y était toujours un peu attendue, elle n'était qu'à demi surprise d'étreindre une portion miraculeuse de son vieux rêve. Seulement ses jambes défaillirent; elle s'assit sur une pierre et posa le lotus sur ses genoux. En attendant qu'elle pût le contempler au grand jour, elle l'attacha à une chaînette rentrée dans son corsage.
Son regard se tourna vers l'ouverture où la houle de feuilles, agitées par son passage, laissait encore glisser un peu de lumière, elle vit une voûte noircie de fumée. Et elle crut revivre toute la scène: le château assailli au moment où Mme de Mareux s'échappait avec son intendant, la fuite éperdue de la dame pendant que le vieillard, avant de se faire tuer, jetait en désordre dans ce caveau les bijoux qu'il ne pouvait plus sauver. Il avait essayé de faire sauter la chapelle et peut-être le château, en allumant la poudre dont les traces noircissaient encore la voûte, et n'avait réussi qu'à faire écrouler un mur qui avait obstrué l'accès de la cachette. Sur l'éboulement de terre ainsi provoqué, les premiers maîtres de la Maison avaient appuyé leur terrasse, et les choses seraient restées toujours ainsi si le vieux sapin n'avait, à la longue, déplacé les pierres de ses racines altérées et fait un passage pour Auberte.