Elle allait donc vraiment mourir et elle en était heureuse: c'était un dénouement facile en regard de la crainte qui l'avait hantée. Depuis que son coeur s'était tourné tout entier vers Dieu, elle le sentait pour la première fois rempli. Une quiétude sereine descendait sur elle; elle n'était pas heureuse d'un bonheur forcé, fait d'anéantissement moral et d'orgueil, mais elle avait une grande joie, parfaite et solennelle, joie du repos conquis, de la bataille gagnée, de la tâche achevée avant la chaleur du jour.

Dieu ne lui avait jamais destiné une longue vie, c'était pour cela que chacun s'était appliqué à la lui rendre douce. Et elle pensait qu'il lui était bon de laisser du bonheur derrière elle, de le léguer aux autres sans compter, à pleines mains.

Quand ses proches, ses amis vinrent lui dire adieu, elle ne put que balbutier peu de mots; elle les regarda de ses yeux tendres qui avaient vu le lotus de Menaudru et en gardaient le mystère. Elle demanda que tout ce qu'elle possédait allât à son frère et qu'il eût le château tout de suite pour le partager avec Gillette.

— Tout de suite, tout de suite, dit-elle de son air triste et aimant: il ne faut pas attendre pour être heureux.

Et Gillette pensa, dans la désolation brûlante de ses larmes, que c'était là sa punition d'avoir envié le château d'Auberte.

Oui, Laurent et Gillette à Menaudru, Hugues et Stéphanie à Gourville un peu plus tard, quand ils pourraient penser à elle comme à une chère petite soeur qu'ils auraient perdue et regrettée ensemble. Oh! que leur bonheur futur lui était doux et précieux, qu'elle était donc heureuse pour eux et pour elle… De même que, dans son grand coeur, dans son angélique charité, Aube avait eu le courage d'échapper à son rêve, d'entrer résolument dans la vie réelle, de se donner en donnant ce qui lui appartenait, elle put encore, à cette heure, renoncer à son bonheur humain dans un élan volontaire.

Elle voyait son château non pas fermé, condamné, désert, mourant de sa mort à elle comme elle l'avait naguère souhaité, mais embelli, ressuscité, plein de jeunesse et de joie.

Elle reconnut Mlle Anne qu'elle avait réclamée et qui s'était rendue à son appel. Elle lui dit seulement: Moi aussi, je suis heureuse…

Elle put encore dire aux autres que Mlle Anne était son amie et qu'elle demandait qu'on l'aimât et qu'on l'entourât toujours en souvenir d'elle.

Aube voulut dire: le lotus est retrouvé… mais la voix lui manqua. Elle chercha le lotus pour le leur tendre, mais elle ne le trouva point: elle n'avait plus sa fleur mystique, lumineuse. La monture, dévorée de rouille, avait-elle cédé et, sous les doigts inconscients d'Aube, les saphirs s'étaient-ils égrenés, les pétales de pierreries s'effeuillant comme la corolle fanée d'une vraie fleur? Ou bien Aube s'était-elle abusée, l'ensorcelant rayon de soleil lui avait-il fait voir ce qui n'existait pas? Alors, quel caillou brillant, quelle feuille morte, quel fragment de branche sèche ou de vitraux brisés avait-elle pris pour l'antique joyau royal?