Aube se rappela vaguement qu'elle avait quelque chose à révéler, mais ne définit point que c'était la place du trésor. Et tout cela lui paraissait si indifférent, si lointain. Elle reçut une nouvelle absolution de ses fautes, le vieux curé, qu'on avait rappelé en hâte, sanctionna tout en larmes son mariage au nom de Dieu et de l'Eglise.
Puis ses amis, son mari, sa mère, la laissant un peu, se retirèrent dans le petit salon qui touchait à sa chambre; ils la voyaient encore par la porte ouverte, mais ils savaient qu'elle ne les voyait plus.
Mme de Menaudru disait, dans une sorte de calme délire:
— Elle vivait, la voilà morte. Qu'est-ce qui l'a tuée?
Elle les regardait tous avidement, interrogeant leur visage pour y lire qui avait tué Aube, qui avait fait entrer le fer dans son âme. Mais personne ne savait, personne n'était coupable, Hugues Droy moins que les autres.
Elle se mourait, la petite princesse de Menaudru, sous ses vieux arbres à l'ombre étouffante, sous son vieux toit écrasant, et, comme elle n'avait jamais eu qu'une parcelle de vie, elle mourait sans secousse, comme elle avait vécu, très douce et silencieuse, très digne: elle retournait au sommeil enchanté d'où elle était si peu sortie.
Les siens voyaient décliner cette jeune Aube délicieuse, un peu mélancolique et languissante, qui les avait réjouis dans sa pâleur et que ne devait point suivre le jour.
L'histoire terrestre d'Auberte allait se clore, une histoire féconde; si courte qu'elle eût été, elle laisserait une semence impérissable. Aube avait accompli sa tâche, tenu sa place, son oeuvre serait durable parce qu'elle avait voulu le bien par-dessus tout et, de toutes ses forces, l'avait accompli. L'on ne pourrait méconnaître les leçons de l'être bon et tendre qui avait cherché sa voie dans l'amour et le sacrifice.
Vers le soir, il y eut à Menaudru un ébranlement dont le contre-coup arriva jusqu'à la chambre d'Auberte. Les hommes, qu'on n'avait pas décommandés dans le funèbre désarroi du château, avaient poursuivi leur ouvrage dans la chapelle; sous l'attaque des pics et des pioches, les restes branlants du petit édifice s'étaient brusquement écroulés, déracinant et entraînant le grand sapin qui gémit, oscilla et s'abattit, brisé. Les démolitions comblèrent d'elles-mêmes la petite cour, murant ainsi pour jusqu'à la consommation des siècles, le caveau et le trésor, s'il existait, si les yeux éblouis d'Auberte ne l'avaient pas déçue — ou jusqu'à ce qu'une autre Auberte eût le coeur assez pur, les yeux assez pleins d'innocence pour retrouver le trésor au prix de son bonheur.
Dans le tronc du vieux sapin, on allait tailler à coups de hache la dernière demeure d'Auberte. Il saignerait sa résine, il pleurerait sa sève… Dans le coeur encore vivant du vieux sapin, parmi ses branches fraîches et odorantes, on coucherait Auberte pour son grand sommeil. C'est ainsi qu'elle passerait sous l'arc de triomphe que lui avaient fait les peupliers et que, portée par Gédéon et ses fils, elle s'en irait à l'église parée de saules, de sapins et de roses.