«Pendant ce temps, la chalana Oscar, où je navigue, est arrivée à son tour; voyant le péril qui menace mon frère et nous tous également, je fais prendre les sabres et les haches pour ouvrir le passage, en coupant les perches et les lianes qui reliaient entre elles les grosses pièces de la palissade. Les autres chalanas auxquelles la courbe du fleuve dérobait la vue de ce qui se passait, sont venues fatalement se jeter sur l’estacade et sur nos deux embarcations déjà en situation si critique.
«Nous avons réellement passé un terrible quart d’heure, jusqu’à ce qu’à force de coups désespérés les lianes aient été rompues et que plusieurs pieux du milieu se fussent désagrégés; nous avons alors réussi à échapper au danger, et nous nous sommes trouvés précipités de l’autre côté du barrage par la violence du courant.
«Un des ponts qu’à la montée nous avions coupé par le milieu et dont les extrémités gisaient au fond du fleuve, avait servi aux Indiens pour y appuyer la partie supérieure du barrage si solidement construit.
«Ce qui nous a échappé dans l’extrémité où nous nous voyons, c’est l’imprudence avec laquelle nous nous sommes exposés aux flèches mortelles en travaillant à découvert sur les toldas, sans nous abriter avec nos filets protecteurs. Toutefois aucun sauvage ne nous a attaqués dans cette occasion où ils pouvaient parfaitement nous tuer tous... Quel était donc le but de ce barrage?... De nous empêcher de descendre?... Mais c’eût été à leur propre détriment, car ils avaient à craindre une seconde leçon aussi sévère que celle du 5. Nous cribler de flèches de l’intérieur de la forêt pendant que nous serions occupés à détruire l’obstacle? Nous avons été, en effet, arrêtés par cette occupation, et pas une seule flèche ne nous a été envoyée... Quoi qu’il en soit, le péril est passé, et sauf notre inquiétude, nos chalanas emplies d’eau, nos toldas déchirées, nous n’avons pas éprouvé d’autres dommages.
«Le pire, c’est que, pour tuer la faim, nous n’avons que la répugnante alimentation de haricots cuits sans sel, mélangés avec de la farine de manioc qui exhale une insupportable odeur de moisi.»
18 mars.
«La nuit que nous venons de passer a été un véritable martyre. Tout ce que nous possédons est mouillé, et comme le soleil ne s’est pas montré hier, nous n’avons pu sécher nos effets, car on ne peut faire de feu dans les chalanas, et c’est à peine s’il y a un petit foyer de chaudron dans les deux barques-cuisines. Comment nous coucher?... Par dessus le marché, les carapanans ont été furieux, comme il arrive chaque fois qu’il pleut.
«Remarquant ce matin que l’état de santé de mon frère s’était aggravé, je l’ai installé auprès de moi dans la chalana Oscar, où je suis, et y ai amené aussi l’infirmier Paixao. Mon frère et le chef péruvien Black sont atteints du beriberi, de même que cinq marins Impériaux; tous les autres, y compris les Indiens rameurs, souffrent des fièvres intermittentes et paludéennes.
«Quand arriverons-nous, mon Dieu?»
21 mars.