—«Je ne veux pas terminer cette partie de mon discours sans adresser, au nom de mon pays, un vote de remerciement au démarcateur brésilien, au distingué baron de Teffé, pour le zèle, l’activité et le patriotisme avec lesquels il s’est acquitté de sa difficile mission.»

Ce qui précède suffit pour montrer ce qu’a été cette exploration du Javary, la première complètement réalisée qu’on connaisse, et qui a donné d’un seul coup des résultats définitifs. Les démarcateurs n’ont pas eu seulement le mérite de fournir la solution d’une question de limites, ils ont ouvert la voie à une exploitation industrielle et commerciale vainement tentée avant eux. Le Javary est dès aujourd’hui parcouru, sillonné par les steamers du commerce, venant chercher la cueillette des produits spontanés de la forêt. L’Indien féroce, que le baron de Teffé n’a pu nommer, n’a pas davantage trouvé aujourd’hui de place dans la classification de l’ethnologue, car il a fui devant la poussée envahissante des seringueiros, des regatoès et des coupeurs de piassava, mais sa fuite a rendu la place libre.

Le Javary, dernier affluent de l’Amazone brésilien, fleuve aux eaux blanches, reçoit quantité d’igarapés affluents dont les eaux sont noires. Son long cours est sur toute sa longueur, comme celui du Purus, entièrement libre; nulle part on ne voit les roches l’accidenter, former des sauts, des chutes ou des rapides; si parfois, comme il arriva constamment à la commission, l’eau apparaît bouillonnante, c’est que des troncs d’arbres déracinés par les crues, ou jetés en guise de pont par les Indiens, obstruent passagèrement son lit. Les tourbillons toutefois sont fréquents; ils sont dus aux remous produits par les courbes trop brusques du fleuve, qui est extrêmement sinueux. Près du confluent, le lit du fleuve est vaseux; plus haut, il présente un fond de sable qui se continue jusqu’aux sources; ce fond de sable est toutefois, de distance en distance couvert d’une couche d’argile: une seule fois on a rencontré le caillou par 6°37′ de lat. et 30°17′ de long. occid. à environ 100 milles au dessous de la borne de démarcation des sources.

Depuis le confluent de l’Amazone, jusqu’à la bouche du rio Paysandu, par 6°35′ de lat. et 30°10′45″ de long. O., le Javary est navigable par des bateaux à vapeur; la commission l’a parcouru au moment de la pleine crue, et y a relevé des fonds de 8 à 15 mètres. En amont, la diminution de profondeur est très considérable; malgré la crue, la sonde ne trouvait plus successivement que 4, 3, 2 mètres, puis moins de 1 mètre; çà et là des dépressions accusaient encore 6 et 8 mètres d’eau, mais ce n’étaient plus que des poches dues à l’action du courant rendu plus violent par les courbes. M. le baron de Teffé calcule qu’il a rencontré plus de 1 mètre d’eau pendant 200 milles sur le cours supérieur, mais il estime qu’à l’époque des eaux basses le lit n’a guère, au-dessus du Paysandu, que 30 à 40 centimètres d’eau.

Les rives sont alternativement de sable ou d’argile; le premier cependant est de beaucoup moins fréquent et se présente en plages allongées dans la partie convexe des courbes; tout à fait en amont, il y a des endroits où les rives sont bordées de grands roseaux dont les Indiens se servent pour faire leurs flèches. Ils utilisent à cet effet la longue extrémité de la plante, qui est très affilée et légère. La présence de ces roseaux dans un cours d’eau indique toujours la proximité des sources; aussi leur apparition fut-elle saluée par les cris de joie des rameurs indigènes de l’expédition.

En général la rive est basse, mais à tout instant elle se relève en barreiras, ou berges, dont quelques-unes sont assez élevées; tout près du 7ᵉ degré, on en a rencontré une haute de 17 mètres; c’était la plus considérable de tout le cours du fleuve. Ces berges sont argileuses, composées le plus souvent d’ocre rouge, taua, dont se servent les sauvages pour se peindre le corps. Par places, cette argile est jaune.

Partout dominant ces berges et le lit du fleuve, parfois en couvrant le cours comme d’une voûte épaisse, s’étend la forêt vierge. C’est à peine si trois ou quatre fois sur toute la longueur du fleuve une éclaircie permet au regard d’entrevoir à quelque distance, soit un sentier indien, soit un semblant de clairière ou de campo. L’horizon n’a que quelques mètres; cependant il est aisé de reconnaître que le terrain est mouvementé par une série de faibles ondulations à hauteurs presque constamment décroissantes. Il n’y a nulle part de montagnes, sauf vers l’ouest, à quelques lieues de la rive gauche, où le Cerro de Conchaguayo profile ses petites croupes, séparant les bassins du Javary et du Ucayali, en territoire péruvien.

La forêt a partout le caractère et l’aspect du grand bois; dans le haut du fleuve, elle se compose d’arbres très élevés, au tronc lisse comme celui des platanes, mais d’une rigidité remarquable, balançant leur sommet touffu au-dessus d’un sol entièrement constitué par un humus noirâtre, mais absolument propre, comme s’il eût été nettoyé au balai. L’igapo ou gapo, la forêt marécageuse des sources, n’est qu’une haute futaie se dressant dans un terrain tourbeux.

Les essences les plus abondantes dans ces forêts sont le manaca, sorte d’azalée géante, qui présente, comme la nôtre, des fleurs rouges, blanches ou lilas; la vanille à longues gousses et l’odorant cumaru. Comme de magnifiques spécimens de la flore équatoriale; on voit les palmiers de toute espèce, et particulièrement le paxiuba, ou palmeira barriguda, dont l’énorme tronc se renfle à mi-hauteur en forme de poire. Cette singularité lui a valu la préférence des Indiens catuquinas, qui en emploient l’épaisse écorce, assez facile à détacher, pour former leurs canots; il suffit en effet d’en boucher les deux extrémités avec l’argile taua, mélangée à une sorte de résine noire, pour avoir une embarcation toute faite et à peu de frais.

Dans le bas Javary, on trouve en très grand nombre la siphonia elastica, qui produit le caoutchouc; le castanheiro, Bertholetia excelsa, ou châtaignier, qui donne la noix du Brésil ou de Para; la Sumaumeira, chorisia ventricosa eriodendron sumauma, colossal par la hauteur et par la grosseur, le baobab amazonien, dont le tronc est soutenu à la base par des contreforts, partant de l’arbre à 10 et 12 pieds du sol et s’écartant en arc-boutants; les compartiments ainsi ouverts sont si larges que plusieurs personnes y trouvent aisément place; le sapopemba peut être appelé son frère; presque aussi gros et grand, lui aussi a des contreforts s’écartant de la racine-mère verticale, et qui vont s’enfoncer en terre à une distance de plusieurs mètres. Les Indiens lui ont trouvé un emploi curieux et fréquent. Ayant remarqué que la racine-mère est creuse, ils en utilisent sa sonorité, en frappant avec violence les racines divergentes sur leur face latérale, au moyen d’une grande palette terminée par une grosse balle du même bois, et obtiennent ainsi une résonnance énorme, dont les vibrations s’étendent fort loin comme des coups de canon. C’est, comme on l’a vu plus haut, un de leurs appels de guerre.