Je n’ai pas craint de reprocher au baron de Teffé d’avoir mutilé une relation qui aurait pu remplir au moins un gros volume. Je me fais un plaisir de reproduire ici sa réponse, car cette réponse renferme pour nous une espérance.
«C’est bien vrai, m’écrit le vaillant officier que l’Académie des Sciences a nommé son correspondant, c’est bien vrai que le récit est très laconique, mais on m’a conseillé de résumer le plus possible mon journal de voyage. Personne ne sait mieux que vous qu’après deux ans et neuf mois d’explorations, un marin ne retourne pas chez soi sans apporter des notes et des renseignements pour remplir une dizaine de volumes... Mais, enfin le mal est fait et je m’empresse de vous demander mille excuses de l’insignifiance du travail que je mets sous votre patronage.»
Si le travail était insignifiant, je ne me plaindrais pas qu’il fût trop court. Non certes, il n’est pas insignifiant ce récit d’un homme d’action revenu de la plus périlleuse, à coup sûr, de toutes ses campagnes. Seulement je trouve encore ici à faire la remarque que m’ont inspirée les documents au milieu desquels j’ai passé ma vie depuis vingt ans. Les hommes d’action ne s’étonnent pas assez de ce qu’ils ont accompli, de ce qu’ils ont souffert. Leur héroïsme a trop peu connu l’émotion. Ils ne nous lèguent pas de tableaux, parce que leur imagination ne s’en est jamais fait. Le danger leur paraît tout simple. Il faut nous résigner et nous accoutumer à leur humeur. D’autres viendront qui se mettront à leur place, qui trembleront pour eux et qui nous feront trembler à notre tour. «Si tu veux me faire pleurer, commence par verser des larmes!» Le baron de Teffé a beaucoup agi, il a oublié de pleurer.
Ne désespérons pas pourtant. Ceux qui l’ont entendu raconter de vive voix ses campagnes, savent de combien de détails inédits il pourrait nous réjouir. Le fondateur de la Revue des Deux-Mondes disait avec raison dans sa critique toujours si judicieuse: «Les auteurs ont la mauvaise habitude de garder pour eux le meilleur de leur pensée. Ce qu’ils me racontent pour excuser les lacunes ou les obscurités que je leur signale, vaut presque toujours beaucoup mieux que ce qu’ils m’ont livré.» Nous attendons le baron de Teffé à sa seconde édition. La première sera bientôt épuisée.
Jurien de la Gravière.