Quand on suit d’un peu près les choses de l’Amérique du Sud, on est frappé de la fréquence des litiges qui surviennent entre ses différents Etats au sujet des questions de limites. La plupart des frontières sont restées jusque dans ces derniers temps indécises; nombre d’entre elles manquent encore aujourd’hui sur les cartes elles-mêmes de la précision désirable; à combien plus forte raison ne les rencontre-t-on pas marquées sur le terrain par des monuments solides. Cela est vrai surtout quand on s’éloigne des routes frayées, c’est-à-dire du lit des fleuves, les seuls chemins de communications faciles dans cette partie du Nouveau Continent.

Les assistants techniques des diplomates n’ont pas eu, en effet, une besogne aisée, lorsqu’il leur a fallu préciser les contours des frontières que la politique imposait à leurs collègues de reconnaître. S’il est simple d’écrire, par exemple, que la frontière se confondra avec tel parallèle, que sa ligne suivra tel degré du méridien, il est bien rare que des déterminations aussi rigoureusement mathématiques s’accommodent avec les nécessités économiques, historiques, sociales ou même simplement politiques. Il est plus rare que les démarcateurs, chargés de reconnaître sur le terrain les lignes ainsi arbitrairement indiquées, parviennent à mettre en harmonie les décisions des traités avec les exigences non moins impératives de la topographie.

Un peu de réflexion fait vite comprendre la cause toute naturelle de cette difficulté à laquelle se heurtent diplomates et géomètres. De nos jours, l’intérieur du continent sud-américain est beaucoup moins connu qu’il y a deux siècles, à l’époque où les expéditions d’aventuriers le sillonnaient dans tous les sens, à la recherche de l’or et des diamants, ou à la poursuite des Indiens fuyant devant la terrible menace de l’esclavage. Longtemps on avait oublié dans la poussière des archives, les relations et les itinéraires de ces hardis coureurs des bois, et l’on commence à peine à les fouiller curieusement, bien plus pour reconstituer le passé que pour en tirer des connaissances géographiques exactes. La science, avec ses constatations précises, ses déterminations rigoureuses, n’était guère le fait de ces ardents chercheurs.

Si de leurs courses diverses on a conservé une notion générale des rivières et des montagnes qu’ils ont jadis explorées, jamais encore on n’a pu exécuter de ces traits topographiques une reconnaissance exacte comme le voudrait la clause d’un traité de limites. Celles-ci ne sont fixées, à vrai dire, qu’à peu près, et c’est une besogne aussi grosse que périlleuse souvent, pour les commissaires chargés de tracer ensuite sur le terrain les lignes indiquées par les conventions internationales. Sans parler des mécomptes dus à l’ignorance où étaient leurs signataires de la géographie réelle des régions visées, et qui engendrent d’interminables disputes, comme celle qui se prolonge encore entre le Brésil et la République Argentine, au sujet du territoire des Missions; comme la querelle qui s’élève entre la Bolivie et le Paraguay à propos du Chaco; comme le conflit entre le Venezuela et l’Angleterre relativement aux rives de l’Essequibo; comme le débat bi-séculaire entre la France et le Brésil au sujet de l’Oyapock, il est des dangers moins redoutables pour la paix des peuples intéressés, mais plus pénibles à affronter pour les démarcateurs eux-mêmes.

Il ne faut pas oublier, en effet, que si l’on sort du lit des grands fleuves que sillonnent régulièrement les steamers du commerce, pour remonter leurs affluents presque aussi considérables, on pénètre presque aussitôt dans l’inconnu. Et puisqu’il s’agit le plus souvent de cours d’eau, mille questions se posent, dont celle-ci, qui est fort importante: Quel est le lit principal, entre ces bouches qui s’ouvrent devant vous? En supposant cette question résolue après beaucoup de recherches souvent très longues et très fatigantes, on peut se demander si le passage sera libre. Car c’est dans les hautes vallées de ces affluents inexplorés que se sont réfugiées les tribus aborigènes les plus réfractaires à la civilisation et au contact de la race blanche.

Ces Indiens défendent leur retraite contre cette invasion qu’ils supposent à bon droit devoir troubler leur paisible jouissance, et en raison des difficultés du transport, des nombreux impedimenta que traîne forcément derrière elle une expédition un peu forte, les vaillants et dévoués pionniers de la civilisation sont forcés d’aborder ces tribus avec des effectifs très restreints, avec des moyens de défense un peu trop sommaires. Souvent ils tombent au champ d’honneur, et leurs compagnons peuvent s’estimer fort heureux quand ils ont été épargnés par les atteintes non moins redoutables des fièvres paludéennes et de toutes les maladies telluriques par lesquelles la nature vierge protège son inviolabilité.

Ces considérations suffisent à expliquer comment jusqu’en 1874, en dehors même des controverses sans cesse renouvelées entre les diplomates des deux pays depuis plus d’un siècle, la frontière entre le Brésil et le Pérou, par le cours du Javary, n’avait pas encore été reconnue. Le traité du 23 octobre 1851, par son article 7, avait fixé cette frontière sur la base de l’Uti possidetis, et à partir de Tabatinga vers le Sud, avait décidé qu’elle suivrait le cours du Javary depuis son confluent avec l’Amazone. La convention du 22 octobre 1858 avait confirmé ces déterminations, et un premier pas avait été fait le 28 juillet 1866, par une commission mixte qui avait posé une première borne à 2,410 mètres de Tabatinga, au coude de l’Igarapé de Santo Antonio, d’où devait partir la ligne droite allant au nord rencontrer le Japura, en face du confluent de l’Apaporis.

Quant au Javary, la commission Brazileiro-Péruvienne avait, la même année, essayé de le remonter et de triompher du redoutable obstacle qu’opposait la férocité tenace et acharnée des Indiens sauvages. Malheureusement, elle était devenue la victime de leur cruelle et mémorable hostilité. Soares Pinto, le chef brésilien, avait été massacré dans un combat livré aux Indiens Mangeronas; Paz Soldan, le chef péruvien, avait été par eux criblé de flèches et avait dû subir l’amputation de la jambe droite; presque tous les soldats de l’escorte étaient revenus gravement blessés.

C’était donc un échec formel; c’était la perte des sacrifices que l’expédition avait coûtés aux deux Etats et aux explorateurs surtout, car bien peu parvinrent à rentrer indemnes, et ils durent abandonner à la rage des sauvages, avec la gloire du triomphe, les plus précieuses dépouilles, parmi lesquelles le plus grand des deux canots sur lesquels ils avaient remonté le fleuve, puis les armes, les vivres, les instruments scientifiques qu’ils avaient apportés. Dans leur fuite même, pourchassés encore par les Mangeronas et les Catuquinas, les tribus les plus guerrières et les plus féroces de ces forêts inexplorées,—on les dit même anthropophages,—les malheureux compagnons de Soares Pinto eurent la plus grande peine à aborder, exténués et affolés, au premier comptoir de Seringueiros, exploiteurs de caoutchouc, situé un peu en amont du confluent de l’Amazone.

Une pareille défaite infligée à une commission officielle de démarcation, ne pouvait que renforcer la légende traditionnelle qui a cours parmi les populations du Haut-Amazone, au sujet de la valeur et de l’indomptable férocité des sauvages dominateurs du Haut Javary. La réputation terrible de ces tribus, parmi lesquelles le rapport de Paz Soldan affirmait qu’il en existait encore une entièrement composée d’Amazones, avait fait tomber un projet vivement caressé par les Seringueiros, celui de profiter des relations amicales que les explorateurs devraient naturellement nouer avec les indigènes, pour remonter le fleuve à leur suite et s’installer dans ces parages si riches en produits naturels, et néanmoins demeurés jusque-là fermés à l’exploitation des spéculateurs les plus hardis.