Quand on songe que depuis plus de trois siècles aucun aventurier n’avait osé se hasarder à la remonte du Javary au delà du 3ᵐᵉ parallèle sud, il est bien évident que la défaite infligée à l’expédition militaire de 1866 devait retenir regatoes (camelots-colporteurs) et Seringueiros, prudemment confinés aux abords du confluent et des localités habitées, dont la proximité écarte toujours les sauvages; les plus audacieux ne s’aventuraient pas dans l’intérieur à une distance de plus de trois jours de canotage.
Il était donc fort naturel que le gouvernement brésilien fût vivement préoccupé, lorsqu’au début de 1870, on se disposait à trancher définitivement les divergences relatives à la frontière entre le Pérou et le Brésil; les craintes qu’il éprouvait au sujet des dangers qu’allaient affronter de nouveau les explorateurs officiels du Javary ne trouvaient que de trop sérieux motifs dans le désastre de la tentative antérieure.
C’est dans ces conditions que le 17 janvier 1874, après avoir terminé la démarcation de la frontière septentrionale, de Tabatinga au Japura, la nouvelle commission mixte pénétra dans les eaux du Javary. Elle était présidée, pour le Brésil par le capitaine de frégate baron de Teffé, et pour le Pérou par le capitaine de frégate don Guilhermo Black.
La commission brésilienne comprenait quatre membres, dont un, le médecin, jugea prudent de tomber malade au dernier moment et de demeurer au quartier de la Santé; la commission péruvienne en comptait quatre également; toutes deux s’étaient embarquées dans huit chalanas, canots à fond plat du pays, couvertes d’une tolda, sorte de cabane en planches de sapin, et défendues latéralement par des filets de fil de fer à mailles serrées. L’équipage se composait de marins bien armés et d’Indiens mansos, c’est-à-dire demi-civilisés, recrutés sur les bords du Solimôes et de l’Ucayale, formant un total de 82 personnes, en y comprenant les chefs.
Cette fois, l’expédition atteignit son but; elle détermina les sources du Javary, après l’avoir, durant trois mois et demi de fatigues les plus désagréables, exploré en tous sens, et planta la borne finale de démarcation à la place exacte indiquée par le traité des limites. Il fallut aux explorateurs passer leur existence, durant tout ce laps de temps, dans les canots plats, où étaient les vivres, les armes, les munitions, les effets. Dans l’espace que n’occupait pas le matériel, chefs, officiers, marins et indigènes étaient entassés, tous affreusement mal assis ou accroupis des jours entiers, qu’il plût à seaux ou qu’un soleil enflammé dardât perpendiculairement ses rayons sur la mince tolda, dont la couverture était à peine séparée par quelques centimètres de leurs têtes. A ces désagréments s’ajoutaient ceux plus sensibles des privations de tout genre, d’une détestable alimentation; car les vivres déjà gâtés par une chaleur excessive, étaient en outre insuffisants, et le dernier mois on se vit réduit à subir les tourments de la faim, parce que la violence de la crue ne permettait pas de recourir à la pêche; et l’hostilité des naturels, qui pullulaient sur les deux rives, exigeait mille précautions pour la moindre tentative de chasse.
D’autre part les dangers se présentaient à chaque pas des explorateurs; tantôt les caldeiroès, ces gouffres en forme de chaudières, qu’il fallait éviter par un effort inouï des rameurs, tantôt des rapides impétueux, des troncs submergés, des éboulements terribles causés par la crue et entraînant des arbres séculaires qui s’abattaient dans le fleuve avec un horrible fracas. Parfois les embuscades des sauvages prenaient un caractère plus sérieux; leurs hordes nombreuses cherchaient à surprendre les voyageurs afin de les massacrer. Ce goût des surprises était si naturel, si ancré chez elles, qu’elles essayèrent encore de recourir à ce stratagème après la bataille rangée qu’elles n’avaient pas hésité à offrir à poitrine découverte et dans laquelle elles avaient éprouvé le terrible effet des armes à répétition.
Pour triompher de ces obstacles divers et néanmoins également redoutables, il fallait un homme comme celui que le gouvernement brésilien, alors dirigé par le marquis de S. Vicente, avait désigné. Le passé du capitaine Hoonholtz[1] répondait de son intrépidité à toute épreuve, de son audacieuse sagacité, de sa ténacité persévérante.
[1] Après baron de Teffé.
Parti avec ses collègues de Rio-de-Janeiro dès le mois d’octobre 1871, il allait terminer par un nouveau succès cette lutte de deux ans et neuf mois contre les hommes et la nature, contre l’ignorance alliée à l’ingratitude du climat.
Il venait de parcourir l’Amazone jusqu’au delà du Pongo de Manseriche, dans le Pérou; il avait remonté le Huallaga jusqu’aux rapides des contreforts de la cordillère des Andes; le Rio-Negro et le Japura jusqu’aux cataractes; l’Apaporis, le Madeira, le Purus, le Jutahy, l’Iça et une partie du Jurua. Restait le Javary, mais cette dernière exploration coûta aux démarcateurs de 1874 les plus cruels sacrifices.