Nous ne pouvons ici en exposer le récit minutieux; si toutes les journées de ce pénible voyage furent laborieuses et accidentées, fatigues et dangers se répétaient trop semblables pour que leur description ne parût pas monotone. Le rapport officiel qui les relate est encore inédit, néanmoins nous extrairons quelques données de plusieurs pages du journal écrit sur le terrain par le baron de Teffé, et y puiserons quelques détails d’un vif intérêt.

Étant entré, le 17 janvier, dans le Javary, dès la fin de février, après un premier mois de fatigues incessantes, les fièvres paludéennes et le beriberi s’abattirent sur les membres de l’expédition, enlevant le jeune et robuste capitaine Joâo Ribeiro da Silva, secrétaire du baron de Teffé, et après lui successivement trois hommes de l’équipage.

A partir de ce moment, tout conspira contre les explorateurs, soumis à toutes sortes de privations et de souffrances.

Le 1ᵉʳ mars fut une journée fort dure et marquée par un incident désagréable. «Dès l’aurore, écrit le chef de l’expédition brésilienne, nous avons été réveillés par les bruits d’alarme des sauvages. On entendait alternativement le trocana et la sapopemba; le premier retentit comme un tambour monstrueux et le second produit le son lointain du canon dans une salve prolongée. C’est le ban de rassemblement que nous avons entendu jusqu’ici tous les matins, mais qui aujourd’hui a commencé de meilleure heure et se trouvait plus rapproché».

Ce trocana est depuis des siècles l’instrument d’appel, d’alarme, de ralliement de presque toutes les tribus indigènes de l’Amazone; c’est aussi un organe de transmission des nouvelles. La première malocca, le premier campement, qui entend ce signal, le répète à sa voisine, et ainsi de suite; de la sorte, un avis est communiqué fort au loin avec une rapidité qui tient du prodige. Il va de soi que la façon de battre le trocana diffère selon le sens qu’on attache aux sons émis. L’instrument lui-même est fait d’un tronc d’arbre, d’un bois dur et compact, qui n’étouffe pas le son, mais soit au contraire très résonnant. Le cupi-ihua est un des plus employés. Les Indiens creusent le tronc avec le feu, ils le polissent avec un fermoir fait des dents de cutia (agouti), de caitetu (pécari fauve) et avec une écaille urua avec lesquelles ils le décorent de ciselures. Le nombre des ouvertures varie; il est au moins de deux, souvent de trois et quelquefois davantage. La forme aussi se modifie et parfois elle est celle d’une contre-basse. Les baguettes sont deux pommeaux pareils à des tuyaux de seringue, formés d’étoupes tirées des filaments de l’arbre à caoutchouc, ou des rafles de grappes du palmier pataua. Pour battre la trocana, on la suspend au-dessus du sol avec une liane timbo-titica, sur deux fourches.

«A 6 heures, continue l’officier explorateur, j’ai donné le signal du départ et désigné la chalana Mario pour marcher à l’avant-garde. A 6h. 50, dans une étroite sinuosité du fleuve, la chalana nous signale qu’elle a aperçu les sauvages; en effet, pour la première fois ils se sont montrés en grand nombre et hors de la forêt, traversant de la rive gauche à la rive droite sur un arbre servant de pont.

«J’ai voulu profiter de l’occasion pour essayer d’obtenir les bonnes grâces des seigneurs d’une terre si inhospitalière; m’avançant à la proue de mon canot, je me suis mis à leur faire des signes avec un mouchoir et à leur montrer quelques uns des colliers et des miroirs que j’apportais pour leur en faire cadeau. Le résultat de ma démonstration, je m’en suis aperçu immédiatement, a été de les faire courir plus vite vers le pont, sans même qu’ils daignassent faire attention aux appels amicaux des Indiens mansos qui leur offraient mes cadeaux en langue tupy.

«J’ai ordonné alors d’amarrer les barques à un petit talus de la rive qu’ils avaient laissée pendant qu’on couperait l’arbre, car celui-ci était trop bas placé pour que nous pussions passer dessous et nous empêchait de remonter.

«Ce travail est de tous le plus pénible et le plus dangereux pour mes pauvres hommes; exposés sur le tronc aux ardeurs du soleil durant des heures entières, aux piqûres des carapanans, gros cousins à longues jambes qui nous martyrisent sans relâche, aux flèches des sauvages qui nous suivent et nous épient, ils y vont comme s’ils marchaient à l’échafaud.

«Aussi bien sur 30 haches que nous avions apportées, 8 seulement nous restent et encore sont-elles bien abîmées; les arbres que choisissent les Indiens pour servir de ponts sont toujours les plus gros; pour les arracher, ils fouillent le talus du fleuve au-dessous des racines et mettent le feu à celles-ci par la partie supérieure.