«Pour nous ouvrir la route, nous avons déjà jusqu’à ce jour coupé 103 ponts de cette espèce, mais la besogne nous devient maintenant extrêmement pénible, faute d’hommes valides; nous sommes en effet tous amaigris, affaiblis par une alimentation mauvaise et pauvre; la seule pensée qui me réconforte, c’est que les sources du fleuve ne peuvent être désormais bien loin.

«Pour ne pas perdre de temps, je fais distribuer notre somptueux déjeuner: deux biscuits moisis et une tasse d’eau chaude à peine sucrée; cette collation plus que frugale terminée, je fais placer deux sentinelles aux extrémités du pont qu’on allait couper; je dissémine les 12 hommes de l’escorte en sentinelles avancées à l’intérieur du bois, sur la rive gauche, où j’avais à exécuter des observations astronomiques; le tout suivant la coutume que j’ai adoptée depuis que j’ai pénétré dans la région dominée par ces races féroces.

«Pendant que j’étais en train de prendre la seconde série de hauteurs, j’ai été interrompu par la détonation d’un coup de fusil, suivi aussitôt de plusieurs autres. Je saisis à terre ma carabine Winchester à 18 coups, et accompagné par mon frère qui m’aidait dans mes observations, je m’avançai dans la direction de l’attaque. Mes hommes avaient cessé le feu; genou en terre, abrités par les troncs colossaux de cette forêt de géants, ils épiaient dans toutes les directions, cherchant à pénétrer du regard l’intérieur de ce labyrinthe, où filtraient à peine quelques rayons de soleil.

«Celui qui avait ouvert le feu me raconta avoir perçu un léger mouvement dans le feuillage de quelques plantes rampantes, à quelques pas de lui. Croyant à la présence d’un serpent, d’un de ces terribles jararacussus (trigonocephalus atrox) si abondants dans ces parages, il avait apprêté son fusil, quand soudain il avait vu un sauvage bondir du fourré et senti une flèche passer en sifflant près de son oreille. Il avait alors tiré, et l’Indien était tombé, en même temps que de tous côtés surgissaient de terre d’autres ennemis qui, après avoir envoyé leurs flèches, s’étaient de nouveau jetés sur le sol, s’échappant sans laisser d’eux aucune trace; les derniers coups de feu n’avaient produit d’autre effet que de les mettre en fuite.

«Je vérifiai d’abord qu’aucun de mes hommes n’était blessé, puis je fis procéder à une reconnaissance du terrain environnant; nous y trouvâmes 15 flèches à pointes d’os et 4 de bambou (taquara) aiguisé, les unes enterrées dans le sol et les autres fichées dans les troncs d’arbres; il n’y avait qu’un seul arc.

«L’Indien qui était tombé face contre terre était un homme d’une taille au-dessus de la moyenne, aux épaules larges, aux bras musculeux, mais aux jambes fines. Il n’avait pas de tuyau de plume ni de roseau traversant les cartilages des narines; pour tout ornement, il portait des stylets en os passés à travers les oreilles. Sa peinture était en quelque sorte sous-cutanée; c’étaient des lignes bleues tracées avec un certain goût et avec art. Elle commençait sur le ventre, près du nombril, et montait sous la figure de deux palmes jusqu’aux seins, lesquels se trouvaient au centre d’une série de lignes croisées. Sur le visage il y avait, seulement à chaque joue, trois lignes bleues partant de la bouche et se terminant aux yeux.

«Comme presque tous les Indiens de l’Amazone, il n’avait pas un seul poil sur la figure, ni sur le reste du corps; ni barbe, ni sourcils, ni cils; en revanche, sa chevelure était abondante, longue au sommet de la tête, coupée court tout autour et sur la nuque avec un instrument en os ou en bambou. La partie conservée dans toute sa croissance devait avoir environ 40 centimètres de longueur; elle était fixée par une cordelette à 10 centimètres au-dessus du crâne, formant ainsi un panache naturel qui retombait sur les côtes.

«Ce qui m’a paru extraordinaire, c’est de n’avoir rencontré sur tout son corps aucune cicatrice, pas même des traces de morsures de reptiles ou de ces maudits insectes qui nous faisaient constamment porter les mains à nos visages enflammés.

«Désirant savoir si la tribu dominante dans cette région était la même que celle des Mangeronas qui, à 50 milles au-dessous du point où nous sommes, détruisit en 1866 la commission mixte présidée par Soares Pinto et Paz Soldan, j’ai fait examiner le cadavre par les Indiens Ticunas que j’ai amenés avec moi en qualité de rameurs et d’interprètes, puis aussi par les Indiens Javeros, qui conduisent les Chalanas péruviennes; mais ni à la peinture, ni aux armes, ils n’ont pu reconnaître la nation. Nous sommes donc sur un territoire dominé par une tribu complétement inconnue.

«Quand l’arc et les flèches ont été ramassés, j’avais fait transporter le corps du sauvage dans un endroit plus découvert et examiner sa blessure, afin de voir s’il était possible de le sauver. Malheureusement pour lui, la balle l’avait atteint au front juste entre les deux yeux et la mort avait été instantanée.