«Cet incident m’a contrarié beaucoup, non seulement parce qu’il s’est produit dans une journée qui est pour moi une fête (l’anniversaire de la naissance de mon fils Octavio), mais parce que je vois dans ce fait le prélude de grands dangers. Dorénavant nous devons à tout instant nous attendre à une surprise; la vengeance ne tardera pas!

«En revenant à l’endroit où j’avais laissé les instruments, j’ai encore eu le temps de prendre une série de hauteurs du soleil, pendant que les marins achevaient de couper le pont.»

Les prévisions qu’exprimait, le 1ᵉʳ mars, le baron de Teffé, ne tardèrent pas à se réaliser après quatre jours d’alertes continuelles provoquées par les simulacres d’attaque des Indiens, qui tantôt cherchaient à surprendre l’expédition aux premières lueurs du jour, tantôt envoyaient de l’intérieur de la forêt des nuées de flèches sur les embarcations, où elles restaient fichées dans le bois ou bien empêtrées dans les mailles serrées du filet de fer.

Le 5 mars eut lieu la bataille pour laquelle depuis si longtemps les sauvages se réunissaient.

«Ç’a été là pour nous une grande journée, dit le baron dans son journal écrit à huit heures du soir du 5 mars; désormais les sauvages n’approcheront plus les rives, encore moins se hasarderont-ils à nous attaquer, après l’effrayante leçon qu’ils ont reçue, ou plutôt qu’ils sont venus chercher en nous assaillant à poitrine découverte. Je suis enfin tranquille sous ce rapport, et je sens un véritable soulagement à le consigner dans ce journal.

«L’attaque en masse tant attendue a eu lieu aujourd’hui à onze heures du matin; le combat a été commencé par les Indiens, qui se sont comportés bravement, il faut bien leur en faire honneur, en ne tirant pas une seule flèche à l’abri de la forêt, mais en venant se poster sur le talus de la rive opposée à la nôtre, à une distance de 20 mètres.

«Cet obstacle vivant, qui de jour en jour devenait plus menaçant, va disparaître désormais; nous pourrons avoir l’esprit en repos, poursuivre le fatigant travail de surmonter les difficultés que la nature nous oppose à chaque pas, jusqu’à ce que nous atteignions, comme récompense de si grands sacrifices, la source principale tant désirée de ce Nil américain.

«Qui pourra s’imaginer notre critique position? Qui pourra se faire une idée des soins et des précautions qu’il a fallu pour éviter une surprise de ces rusés fils des forêts, qui, se réunissant par milliers, nous suivant avec persévérance, épiant tous nos mouvements, n’attendaient qu’une occasion de nous écraser et de s’emparer d’un si beau butin?

«Il y a cinq jours principalement que la situation s’était aggravée, car dès l’aurore le son lugubre du trocano se faisait entendre sur les deux rives et à une distance chaque fois plus rapprochée; d’autres tambours y répondaient dans la partie supérieure du cours du fleuve. Chaque fois que nous devions nous ouvrir un passage la hache à la main en coupant un arbre-pont, les escortes des deux rives se voyaient obligées à faire des décharges en l’air pour mettre en fuite les sauvages qui nous avaient suivis en grand nombre, par l’intérieur du bois, se laissant voir de temps à autre, mais ne répondant à nos démonstrations amicales que par des envois de flèches et des cris gutturaux, qui trouvaient dans différentes directions des échos plus semblables à des aboiements de chiens qu’à des sons de la voix humaine!

«L’impossibilité de chasser et de pêcher, le manque de vivres fort sensible déjà et qui s’ajoute aux maladies pour épuiser nos forces, sont autant de puissants motifs qui m’ont décidé à précipiter les événements, en ménageant à nos persécuteurs l’occasion de mesurer leurs forces avec nous.