«J’ai, en conséquence, conféré ce matin avec mon collègue don Guilhermo Black, chef de la commission péruvienne, et d’un commun accord nous avons adopté la seule résolution à prendre dans les conditions désespérées où nous nous trouvons: diminuer le nombre des bouches, puisqu’il nous est maintenant impossible d’augmenter les vivres!!!

«La discussion a été animée et chaude, parce qu’en réalité nous nous trouvons dans la zone la plus périlleuse, parce que nous avons plus que jamais besoin de monde; j’ai fait observer cependant que les malades et les découragés sont des consommateurs inutiles et qu’en conséquence, j’étais décidé à les faire rétrograder aujourd’hui même, après avoir débarqué ma troupe dans l’endroit le plus propice pour attendre l’attaque des sauvages.

«En effet, à neuf heures cinquante, au moment où nous doublions une longue pointe de sable sur la rive gauche, nous avons aperçu un pont des plus gros, au milieu duquel deux flèches étaient plantées verticalement; ce signal était une menace ou un défi, et j’ai pris aussitôt les précautions que le cas exigeait.

«Avant de débarquer, j’ai fait décharger, puis recharger à nouveau toutes les armes; les sentinelles placées ensuite et les 8 chalanas échouées le long de la plage, les unes à la poupe des autres, j’ai procédé à un rigoureux examen des munitions de guerre et à la pesée du peu de vivres qui nous restent; au moment où j’allais en faire la distribution proportionnelle, puis désigner l’embarcation qui devrait redescendre les malades à l’Amazone, la sentinelle du pont cria: «Voici les Indiens!» et vint en courant nous rejoindre.

«Effectivement les sauvages apparaissaient en groupes nombreux sur la rive opposée, occupant tout le talus de la courbe qui s’étendait en face de nous sur une étendue d’environ 400 mètres, de façon que le centre de leurs troupes était à peine séparé de nous par le lit du fleuve, sur ce point tout au plus large de vingt mètres. Tous étaient absolument nus, peints avec l’argile rouge taua, et avaient les cheveux dressés en panache sur la tête.

«Comme je l’avais prescrit d’avance, chaque matelot se posta rapidement derrière son embarcation, tous se mettant ainsi à l’abri de l’attaque de la rive droite, puisque les chalanas échouées avec leurs filets de fil de fer descendus formaient, grâce à la hauteur de la tolda, un rempart sûr; dans le cas où nous serions en même temps attaqués à l’arrière-garde, nous devions embarquer sans retard et sous la protection des filets de fil d’archal qui nous avaient déjà rendu tant de bons services, nous aurions repoussé les ennemis.

«Une autre de mes prescriptions était l’interdiction absolue de tirer un seul coup sans mon commandement, car je comptais beaucoup sur l’effet du bruit d’une seule décharge pour les effrayer et épargner des existences.

«Heureusement, les Indiens n’ont pas employé la tactique pourtant facile à deviner de nous attaquer simultanément par devant et par derrière; au contraire, et à notre grand étonnement à tous, ils n’ont entamé les hostilités qu’après s’être réunis en files compactes sur la partie découverte de la rive opposée, appuyés par le gros de leurs forces resté à l’intérieur de l’épaisse forêt qui abritait leur arrière-garde.

«Aussitôt qu’ils eurent pris position, ils commencèrent à pousser des cris infernaux, sans doute pour nous défier, frappant leurs arcs du faisceau de leurs flèches, tandis que le Tuchaua, le chef principal, le seul sauvage qui eût la tête ornée d’une aigrette (cocar) de plumes blanches, exécutait en avant un mouvement du corps, comme s’il eût voulu se précipiter dans l’eau, mouvement que les autres imitaient en faisant onduler le panache de leurs cheveux durs et noirs, tantôt leur couvrant le visage, tantôt leur retombant sur les côtes. Pour la première fois, dans ces deux années et demie d’explorations sur le territoire des Indiens, au Sud et au Nord du Haut-Amazone, je me vois au milieu de véritables sauvages. Tous ceux que nous avions jusqu’ici rencontrés avaient été plus ou moins, sinon civilisés, du moins en contact indirect avec les blancs.

«Je profitai de ces quelques minutes d’hésitation pour ordonner aux interprètes de l’Ucayali de leur parler, en leur offrant des miroirs, des colliers et autres objets, pendant que mon frère, se rappelant qu’il avait apporté un orgue de Barbarie pour nous distraire pendant nos longues et monotones soirées, lui faisait jouer un air joyeux, afin de voir s’il parviendrait ainsi à les calmer.