Disant cela, elle saisit les diamants et les lança par la fenêtre, grande ouverte à cause de la chaleur. Ils étincelèrent en tombant et frappèrent l'eau. Du sein des flots ainsi touchés s'élevèrent d'autres diamants comme pour venir à leur rencontre, et ils disparurent. Alors pendant que messire Lancelot se penchait sur le bord de la fenêtre, à moitié dégoûté de l'amour, de la vie, de toute chose, juste sous ses yeux et à travers l'endroit où les diamants étaient tombés, passa lentement la barque où la blanche fille d'Astolat était couchée, souriante comme une étoile dans la plus sombre nuit.

Mais la reine furieuse, qui n'avait rien vu, sortit précipitamment pour pleurer et se lamenter en secret; et la barque glissant vers la porte du palais, s'arrêta. Là se tenaient deux hommes d'armes qui en gardaient l'entrée. Ajoutez, échelonnées tout le long de l'escalier de marbre, des bouches béantes et des yeux qui semblaient questionner; mais les traits effarés du batelier, durs et mornes comme la figure que l'œil de l'imagination voit dans les roches brisées sur quelque montagne escarpée, tout cela les effraya, et ils dirent: «Il est enchanté et muet... Pour elle, voyez comme elle dort!... ce doit être la reine des fées: elle est si belle! oui vraiment, mais combien elle est pâle! Qui sont-ils? sont-ils en chair et en os? ou sont-ils venus pour emmener le roi dans la terre des fées? car certains prétendent que notre Arthur ne peut mourir, mais qu'il passera dans ce pays-là.»

Pendant qu'ils causaient ainsi, le roi parut escorté par des chevaliers. Alors le muet, qui était tourné de profil, se montra de face et se leva; il indiqua du doigt la damoiselle et la porte. Arthur donna l'ordre au doux sire Perceval et au pur sire Galahad de lever la jeune fille; et ils la portèrent avec respect dans la salle du palais. A ce moment le beau Gauvain se présenta et s'émerveilla en la voyant. Plus tard vint Lancelot, et il rêva auprès d'elle; enfin la reine elle-même arriva et se sentit émue de pitié; mais Arthur apercevant la lettre dans la main de la jeune fille, se baissa, prit l'écrit, brisa le sceau et lut: ce fut tout.

«Très-noble seigneur, messire Lancelot du Lac, moi, appelée quelquefois la damoiselle d'Astolat, je viens ici vous faire mes derniers adieux, car vous m'avez quittée sans prendre congé de moi. Je vous aimais, et mon amour n'a point été payé de retour: c'est pourquoi mon sincère attachement a été ma mort, et voilà pourquoi à notre dame Genièvre et à toutes les autres dames je porte mes plaintes. Priez pour mon âme, et accordez-moi la sépulture. Prie aussi pour mon âme, messire Lancelot, aussi vrai que tu es un chevalier sans pair.»

Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture seigneurs et dames pleuraient, promenant leurs regards de la figure du roi à celle qui reposait silencieuse; et parfois ils allaient jusqu'à croire que les lèvres qui avaient dicté la lettre remuaient encore.

Alors messire Lancelot parlant avec franchise à rassemblée, dit: «Mon souverain seigneur Arthur, et vous tous qui m'entendez, sachez que la mort de cette noble fille m'accable de douleur; car elle était bonne et sincère, mais elle m'aimait plus que femme que j'aie jamais connue. Cependant être aimé ne fait pas qu'on aime à son tour, surtout à mon âge, quoi qu'il en soit dans la jeunesse. Je jure par ma foi et par ma qualité de chevalier, que je n'ai rien fait, au moins volontairement, pour provoquer un pareil amour. J'appelle en témoignage mes amis, ses frères et son père, qui lui-même m'a supplié d'être brusque et froid et d'employer, pour éteindre sa passion, quelque manquement contraire à ma nature. J'ai fait ce que j'ai pu, je l'ai quittée sans prendre congé d'elle. Si j'eusse pu croire que la damoiselle mourrait, je me serais ingénié pour la sauver d'elle-même.»

Alors la reine dit (sa colère était une mer bouillonnant encore après la tempête): «Vous auriez du au moins, beau sire, lui faire la grâce de la sauver de la mort.» Il leva la tête, leurs yeux se rencontrèrent, et la reine baissa les siens quand il ajouta:

«Reine, elle n'aurait été contente que lorsque je l'aurais épousée, ce qui ne pouvait être. Elle me demanda de pouvoir me suivre à travers le monde, cela ne pouvait pas être non plus. Je lui dis que son amour n'était qu'un éclair de jeunesse qui s'éteindrait, pour se changer ensuite en une flamme plus tranquille envers quelqu'un plus digne d'elle..., qu'alors si son fiancé était pauvre, je les doterais d'un vaste domaine et d'un territoire dans mon propre royaume au delà des détroits, pour les tenir dans une heureuse situation. Je ne pouvais faire mieux; mais elle refusa et mourut.»