Mais lorsque le premier soleil monta à l'horizon, suivie des deux frères, qui marchaient lentement la tête baissée, la funèbre litière passa comme une ombre à travers la campagne en plein été, vers le ruisseau où se trouvait la barque drapée, dans toute sa longueur, du plus noir samit. Le vieux muet, le loyal serviteur qui avait toujours vécu dans la maison, se tenait sur le pont les yeux pleins de larmes et les traits contractés. Les deux frères enlevèrent de la litière le corps de leur sœur et le placèrent sur le noir tillac; ils mirent en sa main un lis, suspendirent sur elle le fourreau brodé d'armoiries, baisèrent son front tranquille et lui dirent: «Adieu, sœur, adieu pour toujours.» Ils répétèrent: «Adieu, chère sœur,» et partirent tout en larmes. Alors se leva le vieux serviteur muet, et la morte conduite par lui s'avança avec la marée, le lis dans sa main droite, la lettre dans sa main gauche, ses brillants cheveux dénoués et flottants. Toute la couverture était de drap d'or tiré jusqu'à sa ceinture, elle-même était tout en blanc, sauf la figure, et cette figure aux traits sereins était belle; car elle ne semblait pas morte, mais profondément endormie: on eût dit qu'elle souriait.

Ce jour-là, messire Lancelot demandait, au palais, audience à Genièvre pour lui remettre enfin le prix de la moitié d'un royaume, don précieux difficilement gagné par des blessures et des coups, par la mort d'autrui et presque la sienne, les diamants pour lesquels on avait combattu neuf ans; ayant vu quelqu'un de la maison de la reine, il l'envoya à sa maîtresse présenter sa requête. La reine accueillit le messager avec une majesté si imposante qu'on eût pu la prendre pour sa statue; mais lui se baissant jusqu'à baiser les pieds de Genièvre avec le respect d'un serviteur loyal, il vit en regardant de côté l'ombre d'un lambeau de dentelle dans l'ombre de la reine se jouer sur les murs, et il partit en riant dans son cœur de courtisan.

Dans le palais d'Arthur, du côté du midi, vers la rivière, se trouve un réduit tapissé de vignes. Là l'entrevue eut lieu, et Lancelot s'agenouillant prononça ces paroles: «Reine, dame, ma souveraine, vous dans laquelle j'ai placé ma joie, recevez ces joyaux, que je n'ai gagnés que pour vous, et rendez-moi heureux en en faisant un bracelet pour le bras le plus rond qui soit au monde, ou un collier pour un cou auprès duquel le cou du cygne paraît plus brun que celui de son petit. Ce sont là des mots: votre beauté vous appartient en propre et je pèche en la vantant. Cependant permettez des mots à mon culte comme nous accordons des larmes au chagrin. Peut-être pouvons-nous pardonner tous les deux un pareil péché en paroles; mais, ma reine, j'apprends qu'il circule des bruits à la cour. Le lien qui nous unit, n'étant pas celui du mariage, devrait donner lieu à une confiance plus absolue pour remédier à ce défaut. Laissez dire; quand est-ce qu'il n'a pas couru de bruits? Comme j'ai confiance que, dans votre noblesse, vous vous fiez à moi, je puis bien ne pas croire que vous y ajoutiez foi.»


Les deux frères enlevèrent de la litière le corps de leur sœur, et le placèrent sur le noir tillac; elle tenait un lis à la main, et au-dessus d'elle était suspendu le fourreau brodé d'armoiries.


Pendant qu'il parlait ainsi, la reine à moitié tournée arrachait une à une les feuilles de la vigne touffue qui ombrageait la fenêtre, et les jetait à terre jusqu'à ce que l'endroit où elle se tenait fût tout vert. Quand elle eut fini, elle prit aussitôt les diamants d'une main froide et distraite, les mit de côté sur une table près d'elle et répliqua:

«Il se peut que je sois plus prompte à croire que vous ne pensez, Lancelot du Lac. Le lien qui nous unit n'est pas celui du mariage. Ce qu'il y a de bon en lui, quelque mauvais qu'il soit, c'est qu'il est plus facile à rompre. Pour vous j'ai pendant plusieurs années fait tort et injure à quelqu'un que, dans le plus profond de mon cœur, j'ai reconnu comme étant plus noble que vous. Qu'est-ce que cela? des diamants pour moi! Ils auraient eu trois fois leur valeur étant donnés par vous, si vous n'aviez pas perdu la vôtre propre. Pour un cœur loyal la valeur de tous les dons doit varier suivant le donateur. Ces diamants ne sont pas pour moi, mais pour elle, pour votre nouveau caprice. Accordez-moi seulement ceci, je vous en prie, jouissez de votre bonheur à l'écart. Je ne doute pas qu'en dépit de votre changement, vous ne conserviez autant de bonne grâce, et moi-même je voudrais éviter de rompre ces liens de la courtoisie dans laquelle la femme d'Arthur se meut et règne: je ne puis donc exprimer ma pensée. Une fin à tout cela! fin étrange! Cependant je l'accepte. Ajoutez, je vous en prie mes diamants à ses perles; parez-la avec ces joyaux; dites-lui qu'elle m'éclipse: un bracelet pour un bras auprès duquel celui de la reine est desséché, ou un collier pour un cou, oh! d'une plus belle, autant qu'une foi jadis sincère était plus précieuse que ces diamants..., voilà pour elle, et non pour moi... Non vraiment, par la Mère de Notre-Seigneur lui-même, pour elle ou pour moi, j'en ferai maintenant ma volonté..., elle ne les aura pas.»