«Doux amour qui ne semble pas fait pour se faner, douce mort qui semble faire de nous une cendre sans amour, je ne sais quel est le plus doux; non, je ne le sais pas.

«Je suivrais volontiers l'amour, si cela pouvait être; je dois suivre la mort qui m'appelle; appelle et je viens, je viens! laissez-moi mourir.»

Sa voix monta avec le dernier vers, et cela au moment où l'aube était en feu et où soufflait un vent violent qui ébranla la tour d'Élaine. Ses frères l'entendirent et se dirent en eux-mêmes en frémissant: «Écoutez l'esprit de la maison qui crie toujours pour annoncer quelque mort.» Ils appelèrent leur père, et tous les trois, tremblants de crainte, coururent à elle; à ce moment la rouge lumière du matin éclaira sa figure, pendant qu'elle répétait d'une voix perçante: «Laissez-moi mourir.»

De même que quand nous nous arrêtons sur un mot qui nous est familier, en le répétant jusqu'à ce que ce mot à nous bien connu nous semble étrange, nous ne savons pourquoi; ainsi le père arrêta ses regards sur la figure de sa fille et se demanda: «Est-ce Élaine?» jusqu'à ce que la jeune fille retomba sur son lit. Elle tendit alors à chacun des siens une main languissante et resta couchée, les saluant silencieusement du regard. A la fin, elle dit: «Chers frères, hier au soir je me croyais encore une petite fille curieuse, heureuse comme lorsque nous demeurions dans les bois et que vous aviez l'habitude de me faire remonter avec la marée la grande rivière dans la barque du batelier. Seulement, vous ne vouliez pas aller plus loin que le cap où est le peuplier. C'est là que vous aviez fixé votre limite, souvent revenant avec le reflux. Je pleurais néanmoins, parce que vous ne vouliez point aller plus loin et dépasser le flot qui brillait, jusqu'à ce que nous eussions trouvé le palais du roi. Vous ne le vouliez pas cependant; mais cette nuit, je rêvais que j'étais toute seule sur l'eau et je dis alors: «Maintenant ma volonté se fera.» À ce moment, je m'éveillai; mais mon souhait persista. Laissez-moi donc partir pour que je puisse enfin dépasser le peuplier et la marée bien loin, jusqu'à ce que je trouve le palais du roi. Je veux y entrer parmi eux tous, et personne n'osera se moquer de moi; mais là le beau Gauvain s'étonnera de me voir, et là le grand sire Lancelot révéra à moi; Gauvain qui m'a fait mille adieux, Lancelot qui s'en est allé froidement sans me rien dire. Là le roi me fera honneur, à moi et à mon amour; la reine elle-même aura pitié de moi, toute la noble cour m'accueillera avec joie, et après mon long voyage je goûterai le repos.—Paix, dit son père. O mon enfant, vous semblez avoir perdu la tête; car quelle force avez-vous pour aller si loin, malade connue vous êtes? Pourquoi voudriez-vous jeter de nouveau les yeux sur cet orgueilleux personnage qui nous méprise tous?»

Alors le rude Torre se leva, se mit à marcher et éclata en sanglots: «Je ne l'ai jamais aimé, dit-il; si je me trouve avec lui, je me soucie peu qu'il soit si grand, je le frapperai et l'abattrai à mes pieds. Pour peu que la fortune me favorise, je lui donnerai la mort. Par cette affliction, il a ruiné notre maison.»

A ces paroles, sa noble sœur répliqua: «Ne vous chagrinez pas, mon cher frère; puisque ce n'est pas plus la faute de messire Lancelot de ne point m'aimer, que ce n'est la mienne d'aimer celui de tous les hommes qui me semble le plus grand.

—Le plus grand?» répondit le père comme un écho, «le plus grand! (Il voulait éteindre la passion de sa fille.) Non, ma fille, je ne sais ce que vous appelez le plus grand; mais ce que je sais avec tout le monde, c'est que sans vergogne il aime la reine, et que sans vergogne elle le paie de retour. Si cela est grand, qu'appelle-t-on donc petit?»

Alors parla la damoiselle d'Astolat au teint de lis: «Cher père, je suis trop faible et trop malade pour me mettre en colère. Ces bruits sont des calomnies. Jamais encore une âme noble n'a échappé à d'ignobles attaques. Il n'a pas d'amis celui qui ne s'est jamais fait d'ennemis; mais maintenant c'est ma gloire d'avoir aimé un homme sans pareil, sans tache: laissez-moi donc passer, mon père, quelle que je puisse vous sembler; je meurs sans être tout à fait malheureuse, ayant aimé le meilleur et le plus grand des ouvrages de Dieu, bien que mon amour n'ait point été payé de retour. Cependant, quand je vous vois désirer que votre enfant vive, je vous remercie; mais vous travaillez contre votre propre désir, car si je pouvais croire les choses que vous dites, je n'en mourrais que plus tôt. Cessez donc, mon bon père; dites que l'on appelle ici l'homme de Dieu, qu'il me confesse et que je meure.»

L'homme de Dieu étant venu et reparti, Élaine, la figure calme comme après le pardon des péchés, supplia Lavaine d'écrire, mot pour mot, une lettre qu'elle lui dicterait. Et lorsqu'il demanda: «Est-ce pour Lancelot? est-ce pour mon cher seigneur? je la porterai alors avec joie,» elle répliqua: «Pour Lancelot, la reine et le monde entier; mais il faut que je la porte moi-même.» Il écrivit alors la lettre sous sa dictée. Après qu'elle fut écrite et pliée: «O cher père, tendre et sincère, dit-elle, ne me refusez pas pour la première fois une fantaisie; quelque étrange qu'elle soit, c'est la dernière. Placez la lettre dans ma main un peu avant que je meure, et fermez ma main sur elle. Je la conserverai même dans la mort; et quand la chaleur aura abandonné mon cœur, alors prenez le petit lit sur lequel je serai morte: parez-le richement comme celui de la reine, ensevelissez-moi aussi comme elle dans ce que j'ai de plus précieux, et placez-moi sur cette couchette; qu'une litière soit toute prête pour me porter vers la rivière, ainsi qu'une barque drapée de noir. Je vais en cérémonie à la cour pour trouver la reine: alors sûrement je parlerai pour moi-même aussi bien qu'aucun de vous ne saurait le faire. Laissez donc notre vieux muet venir avec moi: il peut gouverner et ramer, il me guidera à la porte de ce palais.»

Elle cessa de parler, son père fit la promesse demandée; là-dessus elle devint si joyeuse qu'on crut que sa mort gisait plutôt dans son imagination que dans son sang. Mais dix longues matinées s'écoulèrent; la onzième, son père lui mit la lettre dans la main, la ferma, et elle mourut. Ce jour-là il y eut deuil dans Astolat.